‹ Œuvres de LamartineChapitre 81 sur 145 · II. U · texte numérisé non relu

II. U

A qui s'annoncera sage rnlre tous les sages! Oui, malheur à cel insensé!

« Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit naître; Et pourtant vos regaixls le peuvent reconnaître Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu ! Un Dieu compte vos joui-s, un Dieu rùgne en vos fêles.

Loi'squ'un chef vous mène aux conquêtes, Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu!

« A sa voix, en vos temps de folie et de crime. Les révolutions ont ouvert leur abîme.

Les justes ont vei-sé tout leur sang précieux; Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive. Ont vu comme Jacob, dans un étrange rêve, Des anges remonter aux cieux.

« Frémissez donc! Bientôt, annonçant sa venue. Le clairon de l'archange entr'ouvrira la nue. Jour d'éternels tourments! jour d'éternel bonheur! Resplendissant d'éclaii-s, de rayons, d'auréoles,

Dieu vous montrera vos idoles, El vous demandera : « Qui donc est le Seigneur? »

« La trompette, sept fois sonnant dans les nuées. Poussera jusqu'à lui, pûles, exténuées.

Les races à grands flots se heuilant dans la nuit. Jésus appellera sa Mère virginale ; Et la porte céleste, et la porte infernale, S'ouvriix)nt ensemble avec bruit!

« Dieu vous dénombrera d'une voix solennelle.

Les rois se courberont sous le vent de son aile;

Chacun lui portera son espoir, ses remoixls.

Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes,

A travei-s le marbre des tombes, Son soufQe remuera la poussière des morts!

ODE A M. DK LAMARTINE. 371

< 0 siècle, arrache-toi de tes pensers frivoles! L'air va bientùl manquer dans l'espace oii lit voles. MoHels! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité! A quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures Voulez voir en riant entrer toutes les heures?... L'éternité! rélernilé! »

.Nos sages répondront : « Que nous veulent ces hommes? Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes. Ces poètes sont-ils nés au sacré vallon ? Où donc est leur Olympe? où donc est leur Parnasse?

Quel est leur dieu qui nous menace?

\-t-il le cliar de Mars? a-t-il l'arc d'Apollon?

t! S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare, N'ont-ils pas Hiéron, la fille de Tyndare, Qistor, Pollux, l'Élide, et les jeux des vieux temps, L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée, 1^ roue aux rayons d'or de clous d'airain semée, Et les quadriges éclatants?

• Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques? Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques. Qu'on y fasse lutter Ménalque et Palémon. Pour dire l'avenir à notre ôme débile,

On a l'écumante Sibylle , Que bat à coups pressés l'aile d'un noir démon.

« Pourquoi dans nos plaisii^s nous suivre comme une ombre? Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre L'affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants? Anacréon , chargé du poids des ans moroses , Pour songer à la mort se comparait aux roses Qui mouraient sur ses cheveux blancs.

(( Virgile n'a jamais laissé fuir de sa lyre Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire. Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né; Jamais il n'a versé de larmes immortelles :

La poussière des cascatelles Seule a mouillé son luth de myrtes couronné! »

Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu môme et ses prophètes! Et puis tu les verrais, vainement irrité, Continuer, joyeux, quelque festin folâtre. Ou, pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre. Se tourner de l'autre côté.

Mais qu'importe? Accomplis ta mission sacrée. Chante, juge, bénis; ta bouche est inspirée! Le Seigneur en passant t'a touché de sa main ; Et, pareil au rocher qu'avait frappé Moïse

Pour la foule au désert assise , La poésie en flots s'échappe de ton sein.

Moi, fussé-je vaincu, j'aimerai ta victoire. Tu le sais, pour mon cœur, ami de toute gloire. Les triomphes d'autrui ne sont pas un afl'ront. Poète , j'eus toujours un chant pour les poètes ; Et jamais le laurier qui pare d'autres têtes Ne jeta d'ombre sur mon front !

Souris même à l'envie amère et discordante. Elle outrageait Homère , elle attaquait le Dante : Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier, n faut bien que ton nom dans ses cris retentisse;

Le temps amène la justice :

Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier I

Telle est la majesté de tes concerts suprêmes, Que tu semblés savoir comment les anges mêmes Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts : On dirait que Dieu même, inspirant ton audace, Parfois dans le désert t'apparatt face à face , Et qu'il te parle avec la voix !

Octobre 1825.

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