CHAPITRE XXXI
tin chrétienne. Ayant entendu dire qu’il s'acquittent à ravir d'un si triste emploi, il me prit envie d’accompagner ce père une nuit. Il s’agissoit d'engager à se confesser un vieux gentilhomme catalan, qui, pendant quarante ans pour ie moins, avoit mené une vie de miquelet. Deux ecclésiastiques y avoient déjà renoncé, n’ayant pu tenir contre les injures dont il les avoit accablés en les voyant seulement paroître dans sa chambre.
Ce pécheur endurci ne fit pas d'abord à notre carme une réception plus gracieuse. Retire-toi, moine, lui cria-t-il, ta figure me déplaît; et ces paroles furent suivies d'une infinité d’autres pleines de fureur. Le religieux, au lieu de se rebuter, répondit avec douceur à ses emportements, et s’arma d’une patience infatigable. Le malade en fut étonné. Que venez-vous faire ici, père? lui dit-il; retirez-vous. Un aussi grand pécheur que moi doit vous épargner des discours superflus : je suis trop coupable pour échapper à la justice divine.
Alors le père Séraphin, c’est ainsi (pie se nommoit le carme, étendit les bras, et adressa ces paroles au ciel, d’un ton qui émut toutes les personnes qui étoient présentes : O divin Sauveur! père des miséricordes, vous voyez une de vos créatures prête à tomber dans le désespoir. Faites-lui la grâce, par mon organe, de la préserver de ce malheur. Jetez sur elle un au! de pitié. Que votre bonté, Seigneur, la dérobe à votre justice. Le malade fut effrayé de cette apostrophe, et demanda au religieux s'il lui étoit permis de concevoir quelque espérance de salut après avoir commis tant de péchés.
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Là-clessus notre saint canne, emporté par son zèle, s approcha du gentilhomme; et, se répandant en discours sur la miséricorde de Dieu, il lui en tint de si consolants et de si pathétiques, qu’il fit fondre en pleurs tous ceux qui l’éeoutoient. Pour rendre son exhortation plus touchante encore et plus efficace, il l’aceompagnoit de ses larmes, dont il 'baignoit les joues du malade en l’embrassant à tout moment. Il y avoit de l’onction dans la manière dont il disoit les choses autant que dans les choses mêmes. Aussi le gentilhomme en fut si pénétré, qu’il rentra en lui-même, se repentit de ses fautes, et mourut, du moins en apparence, parfaitement converti.
Je ne regardai plus après cela le père Séraphin qu’avec admiration. Je recherchai son amitié, qu’il ne put refuser à un homme dans lequel il entrevit une disposition prochaine à devenir dévot, comme en effet de jour en jour je me sentois plus île goût pour la retraite; et les entretiens que j’avois, tantôt avec ce père, et tantôt avec le supérieur, m’inspirèrent insensiblement le désir d’y passer le reste de ma vie; et ce désir se tourna bientôt en résolution. Je fis confidence d’un si louable dessein au père Théodore, qui le combattit, moins pour m’en détourner, que pour éprouver la fermeté de mes sentiments. Mon cher enfant, me dit-il, quand votre affaire sera terminée, vous penserez peutêtre autrement que vous ne faites aujourd’hui. Non, mon père, lui répondis-je, non; je veux mourir dans ce monastère sous votre habit.
Tandis que j’étois dans cette disposition , notre affaire s’accommoda. Le supérieur, après m’avoir annoncé
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cette nouvelle, me dit d'un air riant : lié bien, mon fils, qui vit présentement dans votre esprit, du monde ou de la solitude, de I abondance ou de la pauvreté? Il ne tient cpi à vous de retourner à Alearaz, où la main d une jeune et belle personne vous attend. Pourrez- .vous préférer à un sort si charmant les rudes travaux de la pénitence ? Consultez-vous bien avant que vous vous déterminiez.
Je répondis au père Théodore que j'avois fait toutes mes réflexions, et que je soubaitois d'augmenter le nombre de ses religieux. J’ajoutai à cela que je voulois, en prenant l'habit, lui remettre tout le bien que je possédois, et dont je faisois présent à sa communauté; à quoi d'abord il fit difficulté de consentir, de peur qu’on ne dît dans le monde qu'il m’avoit séduit. Je combattis sa délicatesse, qui résista long-temps à ma pieuse intention; néanmoins, comme sa révérence vouloit que la volonté du ciel se fît en toutes choses, elle eut la bonté de me sacrifier sa répugnance.
Je n'avois point encore parlé de mon projet à don Manuel, qui étoit fort éloigné de le pénétrer. Il s’apereevoit bien que je devenois dévot à vue d’œil; mais il ne me croyoit pas homme à pousser la dévotion jusqu’à vouloir prendre le froe. S’imaginant que j’élois toujours épris de sa sœur, comme lui de dona Clara, il ne fut pas peu surpris lorsque après notre affaire finie, je 1 informai du changement qui s’étoit fait en moi , et du dessein que j’avois pris d’entrer dans Tordre des carmes déchaussés.
J avois compte, me dit-d, que nous retournerions tous deux a Alearaz, où vous épouseriez ma sœur; que
I 58 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, nous n’y ferions qu’une famille, et qu enfin la mort seule nous sépareroit. C’est, lui répondis-je, ce que je me promettais aussi quand nous sommes venus dans ce couvent. Je me faisois une idée charmante de vivre avec vous et dona Paula; mais le ciel en ordonne au- I rement. Il m’a parle du ton dont il parle aux cœuis qu’il veut arracher aux délices du siècle. Je ne me fais plus un plaisir de ceux que l’hymen le plus doux peut offrir à la pensée; ou plutôt je m’en fais un de les sacrifier tous. Heureux, si ce sacrifice peut expier les désordres de ma vie passée!
Je redoublai par ce discours l’étonnement de don Manuel. S’il étoit permis, reprit-il , de murmurer contre le ciel, je lui reprocherois de m’avoir enlevé le plus cher de mes amis. Au lieu de vous plaindre du ciel, lui repartis-je, craignez plutôt qu’il ne mette au nombre de vos plus grandes fautes celle de n’avoir pas profité comme moi des lions exemples que les religieux de ce monastère nous ont donnés. Cependant, mon cher don Manuel, il en est temps encore. Laissez vos biens à votre sœur, et renoncez courageusement a dona Clara. L’amour n’est pas une passion qui soit invincible, et le souvenir d’une maîtresse ne tiendra pas ici long-temps contre le secours que la grâce vous prêtera pour en triompher. Allons, poursuivis-je, mon ami, faites un effort pour rompre des liens qui vous attachent au monde. Demeurez dans ce couvent pour y partager avec moi les douceurs d une tranquillité qu on ne peut trouver que dans la retraite. Quel contentement pour moi, si je vous voyois prendre cette résolution!
Ne l’espérez pas , me dit don Manuel : je vous admire
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sans pouvoir vous imiter. Nous ne sommes pas ions nés pour le cloître. Il est beau, pour l'honneur du christianisme, qu’il y ait des personnes qui soient détachées de la terre, et qui vivent fort austèrement ; mais on peut faire son salut dans toutes les conditions de la vie, en en remplissant bien les devoirs. Demeurez donc, ajouta-t-il, dans cette sainte solitude, puisque le ciel vous y arrête : mais il a sur moi d’autres vues; il veut que je retourne a Àlcaraz, et que je garde la foi jurée à doua ( '.lara.
Tel fut le dernier entretien que j’eus à Tîarcelonne avec mon ami, et que nous finîmes par des embrassements mutuels. Adieu, don Chérubin, me dit-il d'un air attendri, puissiez-vous toujours persévérer dans la ferveur qui vous anime! Je soutins avec (dus de fermeté que lui notre séparation; et à peine fut-il parti, que je commençai à 1 oublier : ce qui me fit croire que j avois de la disposition à me dépouiller de toute affection terrestre, et que je pourrois acquérir avec le temps cette sainte dureté, qui rend un religieux insensible à la voix du sang et de l’amitié.