CHAPITRE XXXII
moi une petite table, sur laquelle il y avoit un vieux bouquin espagnol, qu on appeloit par excellence au logis le Pavai du patron , avec une tranche de jambon, du pain, un verre, et une bouteille de vm pour rafraîchir le lecteur.
Je pris le livre , et j en eus à peine lu quelques pages, que mon conseiller s assoupit. Quand je le crus bien endoimi, je suspendis ma lecture pour reprendre baleine, ou plutôt pour boire un coup : mais il se réveilla dans le moment; ce qui fut cause que je me remis promptement à lire. O prodige étonnant! dix lignes de ce livre admirable replongèrent le magistrat dans le sommeil. Alors, saisissant d'une main le verre et de ! autre la bouteille, je sablai un bon coup de vin de Lucène. Je voulus ensuite manger un morceau de jambon, m imaginant que le juge m’en donneroit le temps; mais je me trompai : il se reveilla si vite, que je ne pus me satisfaire.
Je reprends aussitôt ma lecture, j’endors mon homme pour la troisième fois; et, pour rendre son sommeil plus profond, je lis jusqu'à trois pages mortelles. Après lui avoir fait avaler une si forte dose d’opium, je crois mon conseiller endormi pour long-temps. Pardonnez-moi, le bourreau se reveille à l'instant ; et, remarquant que j ai le verre a la bouche, il s'écrie d’un air brusque : lie, que diable, monsieur le licencié, vous ne faites que boire! lit vous. Monsieur, lui repondis-je, vous ne laites que vous endormir et vous réveiller. Vous n avez, s il vous plaît, qu’à vous pourvoir dès demain d un autre lecteur. Je ne veux plus prêter si désagréablement mes poumons, quand vous doubleriez mes
1 64 IÆ BACHELIER DE SALAMANQUE, honoraires. C’est pourtant, reprit le magistrat, a quoi vous devez vous résoudre, si vous souhaitez de continuer l’éducation de mon (ils. Voyant qu’il me mettait ainsi le marché à la main , vous connoissez la vivacité biscayenne, je lui répondis fièrement. Nous nous brouillâmes là-dessus, et le lendemain nous nous séparâmes.
Quelques jours après, poursuivit le licencié, un de mes amis me proposa d’élever le fils d’un gentilhomme catalan. J’acceptai la proposition. Il me présenta au père, qui m’arrêta, et m’emmena de Madrid à Barcelonne, où je suis depuis six mois. Etes-vous, lui dis-je, satisfait de votre poste? Très satisfait, me répondit-il. Les parents de mon disciple sont de bonnes gens. J ai bien la mine de demeurer long-temps chez eux. L enfant, (pii ne fait que d’entrer dans sa huitième année, est un enfant que le père et la mère idolâtrent, et aâtent par l’aveugle complaisance qu'ils ont pour lui. Quelque espièglerie qu’il fasse, on n’en fait que rire: on lui passe tout. Il m’est défendu, non-seulement d'en venir avec lui aux voies de fait, mais même de le «ronder, de peur de le rendre malade en le chagrinant. Aussi, bien loin de le corriger quand il le mérite, j’applaudis à ses actions. En un mot, j’encense l'idole, et je m’en trouve bien. Par là je me fais aimer de mon élève et de ses parents, qui ont pour moi des considérations infinies.
Je félicitai Carambola sur son heureuse situation; après quoi, nous étant embrassés réciproquement, nous nous séparâmes tous deux avec promesse de nous revoir. Lorsque je l’eus quitté, je me replongeai dans les réflexions. Quel parti vais-je prendre, disois-je, pour me