CHAPITRE XXXII. j6T
trouverois clans les conversations de quelques novices qui me paroissoient bien appelés, je dis un jour à l'un d entre eux : Mon cher frère, que vous êtes heureux d avoir oublie le monde, et de fournir votre carrière avec tant de courage! Que ne puis-je vous ressembler!
Le novice me répondit : Si vous lisiez dans mon cœur, vous n’envieriez point ma situation. Ma famille m a force de me rendre carme, et je suis réduit à faire de nécessité vertu : jugez si je puis être aussi content de mon état que vous le pensez. Un autre novice me dit que s étant fait moine de regret d’avoir perdu une dame qu il aimoit, il sentoil bien qu’il étoit consolé de sa perte; mais qu'il y avoit des moments où il se repentoit de ne s’être pas servi d'un autre moyen de l’oublier. Je crois que si j eusse interroge tous les novices, j en aurois encore trouvé plus d’un peu satisfait de sa condition.
Quoi qu il en soit, je me dégoûtai de la vie monacale, et, reprenant mon habit séculier, je sortis du couvent comme dune prison, ravi de me revoir en liberté, quoique sans argent; car j’avois donné tout le mien à ces bons religieux, et c’étoit à quoi il ne falloit plus penser. Je ne laissai pas de me trouver un peu embarrassé, et je ne savois à quoi me déterminer. Je ne pouvois me résoudre à retourner à Alcaraz, ignorant de quel œil doua Paula me regarderoit. J’aimois mieux renoncer au plaisir de la voir, que de courir le risque d en être mal reçu, outre que je n etois pas trop assuré de retrouver mon ami dans don Manuel marié.
Je ne savois donc ce que je devois faire, lorsque le licencié Carambola, que je ne m’attendois plus à revoir Le Bachelier.
i (j> LE BACHELIER DE SALAMANQUE, de ma vie, s’offrit tout à coup à nies yeux dans la rue. Nous fûmes également étonnés de nous rencontrer tous deux dans la capitale de la Catalogne. Vous à Barcelonne, lui dis-je, en l'embrassant! Vous y êtes bien vousmême, me répondit-il : qu’est-ce que vous y êtes venu faire? Une sottise, lui repartis-je. En même temps je lui appris ma dernière équipée. Après m’avoir écouté jusqu’au bout, il me dit que j’avois été bien prompt a me défaire de mon argent, et que je n'aurois dû le livrer qu’à condition qu’il me seroit rendu si je n’achevois pas mon noviciat. La faute en est faite, interrompis-je, mon ami ; n’en parlons plus. Ce qu il y a de consolant pour moi, c’est que ces bons pères, en me disant adieu, m’ont assuré que j’aurai part aux prières qu’ils feront pour les bienfaiteurs de leur couvent.
Pour obliger le licencié à me raconter a son tour ce qu’il avoit fait depuis notre séparation : Pourquoi, lui dis-je, avez-vous abandonné le séjour de Madrid, et le petit bâtard confié à vos soins? Le conseiller du conseil des Indes, son père putatif, vous auroit-il congédié par caprice? Non, mq répondit-il, c est moi qui l’ai quitté par raison, .le vais vous en apprendre le sujet.
Monsieur le licencié, me dit un jour ce magistrat, je suis dans l’habitude de me faire lire pendant la nuit quelque livre pour m’endormir; sans cela je ne pourrois fermer l’œil. Mon lecteur ordinaire est tombé malade. Voulez-vous bien prendre sa place jusqu a ce que sa santé soit rétablie? vous me ferez plaisir. Très volontiers, Monsieur, lui répondis-je, ne sachant pas a quelle peine je m’exposois : et dès le soir même, sitôt qu’il fut au lit, je m’assis à son chevet, ayant devant