CHAPITRE XXXIII
roissez un garçon cl honneur; je vous prête rois tout mon bien sur votre parole.
Je remerciai mon hôte de l’offre qu'il 111e faisoit, cl je le pris au mot. Il me compta cinquante pistoles. Je lui en fis mon billet, et deux jours après je m’embarquai sur un vaisseau génois qui al loi I à Séville. Il y avoit à bord plusieurs passagers, et entre autres un vieux marchand de Tortose, (pie l'intérêt de son commerce appeloit en Andalousie. Je bai connoissance avec ce Catalan; et la sympathie qui se trouva entre nous fit naître une amitié qui devint si forte , qu’en arrivant à Séville, il me dit : Ne nous séparons point; je sais une hôtellerie 011 nous serons bien, et chez de bonnes gens. J’y consentis; et nous allâmes tous deux dans la rue deLonxa, logera l’enseigne du Perroquet.
Le maître de cetle hôtellerie, sa femme et sa fille, me parurent si joyeux de revoir le marchand de Tortose, que je jugeai bien qu’ils se connoissoient de longue main. Voici , leur dit-il , un cavalier que je vous amène, et que je vous prie de regarder comme un autre moimême. 11 suffit, lui répondit l’hôte fort poliment, que ce gentilhomme soit de vos amis pour mériter toutes nos attentions. L’hôtesse, qui pouvoit avoir quarante ans, et qui ne démentoit point la réputation que les femmes de Séville ont d’être flatteuses et coquettes , 11e put s’empêcher d’ajouter à la réponse de son mari , qu un cavalier fait comme moi devoit être assuré qu’on auroit pour lui tous les égards imaginables.
Le soir, quand il fut temps de souper, l’hôte, appelé maître Gaspard, nous demanda si nous voulions être servis en particulier. Non. non, lui répondit le vieux
Catalan, nous mangerons avec vous et votre aimable famille ; nous aimons la compagnie. INous nous mîmes donc à table avec l’hôte, l’botesse el la jeune Narcisa, leur fille, qui joignoit au vif éclat de ia jeunesse des I rails réguliers, un air riant, et des veux pleins tic feu qui invitoient à la regarder. Aussi j'eus souvent la vue sur elle pendant le repas. De son côte, elle ne fut point avare d’œillades, et elle m’en lança quelques-unes qui me donnèrent fort à penser. Je crus y démêler un désir de me plaire, qui fit promptement son effet. Je me troublai. Je me sentis agité de tendres mouvements, et mon cœur, que h* séjour du couvent n’avait fait que rendre plus combustible, s’enflamma tout à coup pour la belle Narcisa.
Le marchand de Tortose, qui peut-être s’en aperçut, et voulut servir ma tendresse naissante, en me faisant passer pour un homme opulent, parla de l'affaire qui m’amenoit «a Séville. 1! éblouit par là le père et la mère, et multiplia les regards favorables que je reçus de la fille. Maître Gaspard m'offrit ses services. Il me proposa de me mener le lendemain chez un jurisconsulte de sa connoissance , dont la principale occupation étoit de faire rendre justice aux étrangers qui venoient à Séville pour des affaires de commerce. Cette homme-là, poursuivit-il, vous apprendra de quelle façon vous devez vous conduire pour n’être pas friponné par les officiers dont vous serez obligé d’employer le ministère ; ou plutôt, si vous voulez, il se chargera de tous les soins qu’il faut prendre pour cela, et vous en serez quitte pour une petite marque de reconnoissance ; car c'est un homme fort désintéressé.