CHAPITRE XXX \ . j
venu à Scville, oii j'ai l'honneur de servir un jeune chanoine qui sait accorder avec son bréviaire le plaisii d’avoir une maîtresse. Il voit secrètement, par le ministère d une officieuse vieille et par le mien, la fille d’un maître d hôtellerie.
Ces dernières paroles me firent frémir. Je demandai en tremblant à Mileno s’il savoit le nom de cet hôtellier. Il s’appelle, répondit-il, maître Caspard , et sa fille se nomme Narcisa. \ ous la commisse/, apparemment, ajouta-t-il, puisque vous changez de visage en entendant prononcer son nom 1 Vous prenez quelque intérêt à cette dame? Plus que tu ne peux penser, repris-je, mon enfant. Je suis amoureux de celte beauté perfide; I al lois en faire mon épouse. Tu inc rends un bon office en me donnant un avis dont je t’assure que je profiterai.
Si j'eusse su, me dit-il, que vous étiez dans le dessein de lier votre sort à celui de Narcisa, je me serois bien gardé de vous révéler la foiblesse qu’elle a pour le licencié don lilas Mugerillo, mon maître. Il ne faut nuire a personne; et je serois fâché que mon rapport vous empêchât d’épouser une charmante fille qui n’a qu'une petite galanterie sur son compte. Monsieur Mileno, répliquai -je, cessez, s’il vous plaît, de faire avec moi le mauvais plaisant, et continuez fie servir m honnêtement votre chaste maître. Apprenez-moi des nouvelles de don Manuel. N’est-il pas l’époux de doua Clara ? Non, vraiment , répondit-il. Vous ne savez donc pas qu à son retour de Ilarcelonne à Alcaraz, il apprit que cette dame étoit dans un couvent de filles de Nina terra, et quelle y avoit pris le voile; de sorte qu elle
17(> LE BACHELIER DE SALAMANQUE, est perdue pour lui, selon toutes les apparences? Hé! dans quelle situation, repris-je, as-tu laissé donaPaula? Dans la situation , repartit-il, d’une (il le qui auroit été bien aise de subir avec vous le joug de l’byménée, et qui, se croyant dans la nécessité de renoncer à cette espérance, a pris le mariage en aversion, et ne veut plus en entendre parler.
Je voulois avoir un plus long entretien avec Mileno; mais il ne me fut pas possible de l’arrêter. Il me quitta tout à coup, en me disant: Adieu, seigneur don Chérubin; pardon si je ne demeure pas plus long -temps avec vous. Je suis pressé. Mon maître donne à souper ce soir à cinq ou six de ses confrères: je vais chez le traiteur ordonner un repas digne de leur sensualité.
Après la retraite de Mileno, je fis bien des réflexions. Parbleu , dis-je en moi-même, il y a des physionomies furieusement trompeuses. Qui n’auroit pas cru, comme moi, Narcisa sage et vertueuse? 11 faut avouer que mon front vient de l’échapper belle! Ensuite, venant à don Manuel, et le plaignant d’avoir perdu une maîtresse aussi estimable que doua Clara, je partageois sa douleur. Si j’étois, dis-je, à Alcaraz présentement, je lui serois d’un grand secours. Qui m’empêche d'y aller? La consolation d’un ami , 1 intérêt de mon repos, tout m’excite à faire ce voyage. Tout indigne que Narcisa est de ma tendresse, je me sens retenir par ses charmes, et j’ai besoin, pour l’oublier, de revoir doua Paula. Enlin toutes mes réflexions aboutirent à me déterminer à prendre au plus tôt le chemin d’ Alcaraz. Je sortis secrètement deSeville; mais en parlant je lis tenir à la f,Ue de maître Gaspard un billet, par lequel je lui inan-
(lois qu’étant obligé de m’écarter d’elle pour quelque temps, j’avois chargé un jeune chanoine de la cathédrale du soin de la consoler pendant mon absence.