CHAPITRE XXXIV. iAi
choses comme elles se passèrent , il ne laissa pas de m’en coûter beaucoup pour arracher ces richesses des mains qui les tenoient en depot ; et elles ne me furent délivrées (pi après tant de formalités, qu'on peut dire (pie les officiers de la justice furent mes cohéritiers. Néanmoins, malgré le suc (pie ces frelons tirèrent de mes marchandises, mon jurisconsulte honnêtement récompense, après une infinité de droits payés , tout compte, tout rabattu, je me trouvai encore de net la valeur de quatre-vingt mille écus.
Quelle bénédiction! Le premier usage (pie je IL d’une si bonne fortune fut de donner des marques publiques de ma reconnoissance à la mémoire de mon frère, .l'ordonnai, pour le repos de son âme, des services solennels dans toutes les églises de Séville. J occupai pour mon argent le clergé, tant séculier (pie régulier, à prier Dieu pour lui. Je lis connoître enfin que don César de la Honda n'avoit pas choisi un mauvais frère pour son héritier. Lorsque je me lus acquitté des soins que je devois à sa cendre , je songeai à mes affaires. Je vendis mes marchandises, et j’en déposai l’argent, par le conseil du marchand de Tortose, entre les mains du seigneur Abel Jfazendado, qui avoit la réputation d’être le plus sûr banquier qu’il y eût alors dans Séville.
fandis que je mettois ainsi mon bien en règle, maître Caspard, chez qui j’étois toujours logé avec le vieux Catalan, avoit pour moi de grandes considérations, aussi-bien que sa femme; et la belle Narcisa me prodiguoit les plus doux regards. Le marchand, de son côté, me vantoit sans cesse le mérite de cette fille. Il louoit son esprit et sou bon caractère, sans oublier sa vertu.
174 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, le voyois bien où il en vouloit venir : il souhaitait, autant que I bote et I hôtesse, qu il me prît envie d’epouser cette aimable personne, dont il etoit le parrain, et peut-être même quelque chose de plus. J’avois assez de disposition à faire cette folie ; je crois même que je l'aurais faite, si je n’eusse pas eu le bonheur d'en être préservé par une nouvelle que j’appris, et qu’on lira dans le chapitre suivant.
CHAPT1RE XXXV.
Don Chérubin rencontre Mileno. Ce qu 'il lui apprend , et de la nouvelle qui V empêche d'épouser la fille de maitre Gaspard ■ ce quif ut cause qu 'il s 'éloigna de Séville avec autant de précipitation que s 'il eût fait quelque mauvais coup.
Il est constant que j’aimois Nareisa, et que, m’imaginant en être uniquement aimé , j'etois sur le point d’en faire la demande à son père, lorsque le hasard me lit rencontrer Mileno, que je croyois encore au service de Pedrilla. lié, te voilà, lui dis-je, mon cher Mileno! Don Manuel seroit-il à Séville? Je ne suis plus à lui, répondit- il. Nous nous sommes séparés tous deux à l’occasion d’un différend que j’ai eu avec son cuisinier pour la soubrette de doua Paula. Le cuisinier et moi, nous étions fort épris de la petite personne; nous devînmes jaloux l’un de l’autre, nous nous battîmes; je blessai mon homme, et je pris aussitôt la fuite. Je suis