‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 114 sur 236 · CHAPITRE \ YX · texte numérisé non relu

CHAPITRE \ YX

d'Alicante. .Te me sais très bon gré d’avoir fait oonnoissance avec lui; i! me paroît un cavalier accompli.

Si don Gregorio charma don Manuel, don Manuel ne plut pas moins à don Gregorio, qui s’arrêta quinze jours à Alcaraz, pendant lesquels il se forma entre ces deux gentilshommes une amitié si vive, que j’en fus d abord un peu jaloux. Mais ma jalousie ne put tenir contre les avances que me fit Clévillente pour devenir de mes amis; de sorte qu’oubliant ce qui pou voit s’y opposer, je répondis de bonne foi aux sentiments affectueux et sincères qu’il me témoigna. Ce cavalier, la veille de son départ, en nous marquant le regret qu’il avoit de nous quitter, nous proposa de nous mener à son château pour quelques jours; ce qu'il fit avec des instances si pressantes, que nous y consentîmes. Je partis donc pour le château de Clévillente, non que je me fisse un plaisir de voir un séjour que le frère de ma sœur ne pouvoit regarder sans peine, mais entraîné par une secrète inspiration du ciel qui vouloit par mon ministère accomplir ses desseins.

Le premier objet qui frappa ma vue dans ce château fut un garçon de dix à douze ans, qui vint se jeter dans les bras de don Gregorio, qui, l’ayant fort caressé, nous le présenta en disant: Vous voyez le fruit de mes premières amours. Nous trouvâmes ce petit garçon fort joli; nous l’embrassâmes, don Manuel et moi, et nous félicitâmes le père d’avoir un fils d’une si belle espérance. Clévillente se montra sensible aux compliments que nous lui fîmes là-dessus, et nous dit: Cet enfant m’est d’autant plus cher, qu’il sort d’une mère que je ne puis me consoler d’avoir perdue.

Il accompagna ces paroles d’un soupir, que je relevai dans l’intention de l’engager à nous raconter une histoire dans laquelle je craignois que ma sœur ne fût intéressée. Seigneur, lui dis-je, il est bien triste de se voir enlever, par une mort prématurée, un objet chéri. La personne dont je pleure la perte, interrompit-il, n’est point morte; je ne le crois pas du moins. Mais y a dix ans qu’elle disparut subitement de ce château; et, quelques perquisitions que j’en aie pu faire, je ne sais ce qu elle est devenue.

Vous nous donnez , dit don Manuel , une grande idée des charmes de cette dame : eliedevoit être ravissante, puisqu’après dix ans vous prenez encore plaisir à vous souvenir d’elle. Ce n’étoit pas, répondit-il, une beauté achevée; cependant on ne pouvoit la voir sans l'aimer, tant elle avoit l'air gracieux. Vous en allez juger par vous-même, ajouta-t-il, si vous voulez me suivre. A ces mots il nous mena dans son cabinet, où parmi plusieurs portraits étoit celui de ma sœur. Je le reconnus d’abord, tant il étoit ressemblant : toute la différence que j’y trouvois, c’est que la copie avoit un vif éclat de jeunesse que l’original commençoit à n’avoir plus.

Voilà, nous dit Clévillente, en nous montrant du doigt le portrait en question, les traits de la mère de Francillo. N'ai-je pas raison de regretter une si charmante personne? Je ne lis pas semblant de reconnoitre Francisca dans ce portrait; cependant je demeurai persuadé que Francillo étoit un enfant de sa façon. Je ne puis, disois-je, m’empêcher de le croire, quoiqu'elle n’ait fait aucune mention de ce bâtard dans le récit de ses aventures : elle aura juge à propos de supprimer

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