CHAPITRE X XXV I I l
cette circonstance, croyant par cette suppression rendre son histoire plus innocente. Puis, changeant de pensée: Peut-être aussi, ajoutois-je, que ce fils naturel est de quelque autre dame que Clévillente aura séduite comme doua Francisca.
Pour savoir mieux à quoi m’en tenir en faisant parler don Gregorio, je lui dis: Vous devez en effet être sensible à la perte d'une beauté si touchante : mais comment l avez-vous perdue? Vous a-t-elle quitté par inconstance, ou si vous lui avez donné sujet de se plaindre de vous? Hélas! me répondit-il tristement, je suis la cause de notre séparation. C’est ma faute, et c’est ce qui me rend inconsolable. Si dona Francisca m’eût abandonné par légèreté, il y a long-temps que je l’aurois oubliée; au lieu que, reconnoissant mon mauvais procédé à son égard, je ne puis I’ôter de mon souvenir. Je l'avoue, poursuivit-il, je ne puis imputer sa faute qu’à mes parjures. Quand je l'enlevai du couvent où elle étoil pensionnaire, je promis, je jurai que je 1 épouserois; et elle se rendit moins à la violence de mon amour qu’à ce serment. Cependant, loin de lui tenir parole, je l'amusai, je la trompai, et je lassai enfin sa patience. Après une année de séjour, elle s’échappa de ce château sans pouvoir être retenue par un enfant nouveau-ne, qu’elle me laissa pour que sa vue me reprochât sans cesse ma perfidie et ma trahison.
Je fis, continua don Gregorio, chercher partout Francisca sitôt que je sus sa fuite; mais les personnes que je chargeai de ce soin s’en acquittèrent si mal, qu elles n’en apprirent aucune nouvelle. Depuis ce temps-la, je ne suis pas tranquille : j’ai toujours Fran-
f 86 LE RAC II ET. T EL DE SALAMANQUE, cisca dans l’esprit, et son image. vengeresse me poursuitla nuit el le jour. Je crois la voir; je crois l'entendre, déplorant sa crédulité, se répandre en imprécations contre moi. Peut-être, dis-je à Clévillente, ne vous la peignez-vous pas telle qu’elle est; peut-être que, n’accusant qu’elle-même de son malheur, le souvenir de ses bontés pour vous ne lui arrache que des larmes. Peut-être enfin régnez -vous encore dans son cœur, malgré votre ingratitude.
Ah ! si je le croyois, s’écria-t-il , et que je susse où elle est, j’irois détester à ses pieds l'indigne traitement quelle a reçu de moi. Oui, j'irois la trouver, quand elle seroit au bout du monde. Vous n’auriez pas besoin, lui répliquai-je, de l’aller chercher si loin, si vous étiez effectivement dans la disposition d’expier, par un mariage, l’atteinte mortelle que vous avez portée à son honneur, et l’affront que vous avez fait à sa famille. Qu’entends-je! me dit don Gregorio d’un air étonné. Don Chérubin, seroit-i I possible que vous connussiez la dame que représente ce portrait ? N’en doutez pas , lui répondis-je, et elle n'est pas inconnue à don Manuel.
À ces paroles, Pedrilla considéra le portrait avec plus d’attention, et démêlant les traits de ma sœur: Qu’est -ce que je vois, mon ami, me dit-il d’un air troublé? Je n’ose vous découvrir ma pensée : j’aime mieux croire que mes yeux me trompent en ce moment. Non, non, lui repartis-je, leur rapport est fidèle. Dona Francisca, qui vous est connue sous le nom de Basilisa, est l’original de celte peinture. Clévillente a séduit ma sœur, elle me l’a elle-même avoué. Il l’enleva d'un couvent de Garthagène où elle étoit pensionnaire,