L E B A C II E L I E II D E S A L A M A N Q U K
des mules, nous nous mîmes en chemin pour Cuenea,
où nous nous rendîmes en moins de six jours.
Lorsque nous fumes arrivés dans cette ville, nous trouvâmes à propos de nous y arrêter pour nous informer de ce ([lie nous voulions savoir, c’est-à-dire de ce qui se passoit au château de Villardesaz, qui n’est qu’à trois quarts de lieue de la ville. Nous apprîmes qu’effectivement le seigneur don Pedro Relorlillo s’étoit lue (m tombant de cheval dans une chasse, et que sa veuve, encore affligée de sa mort, menoit une vie triste au château , n’ayant avec elle pour toute consolation qu'une dame de ses amies. Quand don Manuel entendit parler de cette amie, il en tressaillit de joie, ne doutant nullement que ce ne fût Isménie, qu’il n’étoit pas moins ravi de revoir, que don Gregorio de retrouver sa chère Francisca.
Comme nous tenions tous trois conseil sur la manière dont nous irions nous présenter à ces deux dames, il me vint une idée folle, que mes camarades approuvèrent, et que nous résolûmes de suivre. Nous fîmes faire trois habits de pèlerins, sous lesquels, après avoir laissé nos valets à Cuenea, nous nous rendîmes, à l'entrée de la nuit, auprès du château de Villardesaz. Nous frappâmes à la porte, et nous dîmes à un domestique qui vint nous l'ouvrir, que trois pèlerins aragonois, qui alioient à Saint-Jacques en Galice, demandoient la permission de passer la nuit dans les écuries du château. Le domestique rentra pour nous annoncer, et vint nous dire un moment après que sa maîtresse y consentoil; et là-dessus nous ayant introduits dans le château, il nous conduisit jusqu’au fond d'une salle
ciiai' mu \ \ \ i \.
basse, où il y avoit de la paille fraîche, rl une lampe attachée au mur dans un coin. \mis, nous dit-il, quand il passe par ici tics pèlerins, ce qui arrive assez souvent, c’est dans celte salle que nous les faisons coucher. Vous n’y serez point mal; et comme vous ne manquez pas, je crois, d'appétit, je vais vous apporter de quoi le satisfaire. \ ous verrez qu’on ne fait point dans ce château les choses à demi.
En achevant ccs mots, il se retira, nous laissant la liberté dont nous avions besoin pour céder à l’envie qu il nous prit de rire de l'hospitalité qu’on nous faisoit. Il étoit, en effet, assez plaisant de voir traiter ainsi des pèlerins tels que nous, et cela nous réjouissoit infiniment. Nous attendions que le meme domestique revînt; et nous n'étions pas peu curieux de savoir en quoi consisterait le soupe dont il nous avoit fait fête, lorsqu’un quart d'heure après, il rentra dans la salle avec un panier, dans lequel il y avoit du pain, du fromage et des ognons. Il étoit suivi d’un autre valet qui portoit une grande cruche de vin de la Manche; et s’approchant de nous d’un air gai : Voici, nous dit-il, des rafraîchissements que je vous apporte pour vous donner de nouvelles forces; bourrez-vous-en bien l’estomac, car c’est lui qui porte les pieds.
Ce garçon nous paraissant un gaillard qui ne demandoit qu’à parler, nous lui fîmes tous trois tour à tour des questions auxquelles il répondit en serviteur discret et affectionné. Nous lui donnâmes occasion de nous conter le malheur de don Pèdre; ce qu’il nous détailla sans oublier la moindre circonstance. El madame son épousé, lui dis-je ensuite, a-t-elle été fort touchée de
190 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, sa mort? Elle l’est bien encore, me répondit-il. Je n’aurois jamais cru qu’une femme put pleurer si longtemps son mari. Don Pèdre, votre maître, lui dit don Gregorio, étoit apparemment un cavalier fort aimable? Pas trop, repartit le domestique : c’étoit un mortel d’un assez mauvais caractère, un jaloux, un grondeur, un homme plein de fantaisies. Cependant, malgré tout cela, il avoit un je ne sais quoi qui le rendoit agréable à Madame. Hé! n’y a-t-il personne qui cherche à consoler cette belle veuve? dit don Manuel. Pardonnez moi, reprit le domestique : outre que la senoralsmenia, son amie, combat sans cesse sa douleur, il vient ici presque tous les jours, un jeune gentilhomme de Cuenca, qui me paroît propre à soulager les ennuis du veuvage.
Ce cavalier, continua-t-il, se nomme don Simon de Roulerai. Je ne doute point qu’il n’ait envie de succéder au seigneur don Pèdre, et la chose n’est pas impossible. Depuis quelques jours Madame me paroît un peu moins affligée qu’à son ordinaire, soit que les discours d’Isménie aient opéré, soit que don Simon commence à plaire.
Le rapport de ce valet me fît craindre que nous ne fussions arrivés trop tard, et que ce don Simon ne se fût déjà rendu maître du cœur de Francisca. Si cela est, disois-je en moi-même, ma sœur ne me saura peut-être pas bon gré du soin que je prends de son honneur; elle ne reverra point avec plaisir son premier amant, si elle est actuellement prévenue en faveur d'un autre. Don Gregorio faisoit à peu près les mêmes reflexions; et nous commencions l’un et l’autre à douter que notre pèlerinage fût heureux.