CHAPITRE XXXIX
A force de faire des questions à ce domestique, qui. n'étoit pas sot, nous nous rendîmes suspects. Messieurs, nous dit-il en branlant la tète, vous m’avez bien la mine d'être de lins pèlerins : vous n’êtes pas des picaros , comme le sont pour la plupart ceux c[ui portent votre habit : vous avez tout l'air d’être des gens d'importance. \ ous vous êtes déguisés de cette sorte pour jouer quelque comédie, et peut-être même avez-vous choisi ce château pour le lieu de la scène. Si vous avez besoin, ajouta-t-il, d'un quatrième acteur pour représenter votre pièce, je vous offre mes talents.
Nous le prîmes au mot; et voyant que c’étoit un homme qui pourroit nous être utile, nous nous découvrîmes, à lui; et pour mieux l'engager à nous rendre service , nous lui donnâmes une trentaine de pistoles. Il connut par la qu d n avoit point mal pige de nous; et charmé de nos manières à son égard : Messieurs , nous dit-il, disposez de Clarin, votre serviteur, vous n avez qu'a commander. Quel est votre dessein? Que puis-je faire pour vous? Nous connoissons, lui dis-je, la maîtresse de ce château et son amie : il y a longtemps que nous ne les avons vues, et nous nous faisons une fete de paroitre devant elles, pour voir si elles nous remettront sous cet habillement. Allez, poursuivisje, allez dire en secret à dona Francisca que, si « lie est curieuse d’apprendre des nouvelles de don Chérubin de la Honda, il y a ici un pèlerin qui pourra satisfaire sa curiosité. Si vous n’exigez que cela de moi, répondit Clarin, c est peu de chose; je me serai bientôt acquitté de cette commission.
lin effet, nous ayant quittés, il revint à nous quel-
192 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, ques moments après. Venez avec moi, me clit-i 1 , Madame veul vous entretenir. En même temps il me conduisit h un fort bel appartement, oii ma sœur étoit seule avec Isménie. Elles me reconnurent d’abord toutes deux. Ah! mon frère, s’écria ma sœur, quelle agréable surprise pour moi de vous revoir! Mais pourquoi vous offrir à ma vue sous cet habillement? Ma sœur, lui répondis-je, vous cesserez de vous étonner que je paroisse devant vous sous cette forme , quand vous saurez la cause de mon pèlerinage. Mais permettez auparavant que je vous témoigne la part que j'ai prise à la mort du seigneur don pèdre. Comme je n’ignore pas que vous êtes très sensible à la mort de vos époux , je viens ici partager votre affliction.
La veuve, à ce discours, sentit renouveler sa douleur, et ses yeux se couvrirent de larmes. Je crus qu elle alloit se répandre en nouveaux regrets, et je m’attendois à essuyer la bordée; mais heureusement Isménie détourna l’orage , en disant à son amie : Ma mignonne, vous avez assez pleuré, il est temps de vous consoler; votre frère vient ici dans 1 intention d y contribuer. Oh, pour cela oui, dis-je, c'est mon dessein; et j ose vous prédire que les choses vont bien changer de face dans ce château : je suis accompagné de deux bons pèlerins qui sont dans la résolution d’y faire succéder la joie à la tristesse. Et qui sont ces pèlerins, dit doua Francisca? je ne veux pas les voir que je ne le sache. Souffrez, lui repartis-je, que je ne vous les nomme point, pour vous laisser le plaisir de la surprise. Ordonnez qu’on vous les amène. Alors Isnn nie ayant appelé Clarin, le chargea d’aller chercher les deux autres