CHAPITRE V
cent cinquante pistoles, que vous toucherez, et même d’avance, si vous le souhaitez. En même temps, il appela son caissier. Raposo, lui dit-il, comptez tout à l’heure à monsieur le bachelier cent pistoles : et toutes les lois qu il voudra de 1 argent ne lui en relusez pas.
Ces paroles me jetèrent de la poudre aux yeux. Comment diable, dis-je en moi-même, un marquis et un contador sont deux hommes bien différents! L'un ne paie point ce qu'il doit, et l’autre n’attend pas qu'il doive pour payer. Sitôt que le caissier m’eut delivre les espèces, j’envoyai chercher un tailleur, auquel je commandai un habillement complet, et je lui avançai Mngt pistoles, pour imiter les manières des contadors.
Me voyant tout à coup en argent, je repris ma bonne humeur, que le marquis et son intendant m'avoient fait perdre, et je commençai à m’acquitter de bon cœur des fonctions du préceptorat. Mon nouveau disciple n'etoit pas fort avancé. Quoiqu’il eût déjà dix ans, il ne savoit pas encore lire ; j etois son premier maître. Monsieur le bachelier, me dit son père, je vous abandonne mon fils; je me repose entièrement sur vous de son éduca¬
tion. Je ne veux pas en faire un docteur; enseignez-lui seulement un peu de latin. Donnez-lui ce qu’on appelle des manières, et cherchez quelque habile arithmeti- < ien qui lui montre a faire toutes sortes de comptes et de calculs. Chargez-vous de ce soin-là.
Je me préparai donc à répondre aux vues du contador, et a lécher le petit ours auquel il vouloit que je hsse prendre une forme. Je n’eus pas peu de peine à faire connoître à mon écolier les lettres de l’alphabet. I) n a voit pas plus de disposition à devenir savant que
l’élève du curé de Léganez. Cependant je m’y pris de tant de façons, que j’eus le bonheur de parvenir à le faire lire couramment toutes sortes de livres espagnols. Je fis part aussitôt de cette grande nouvelle à madame sa mère, qui en fut transportée de joie. Quoiqu’elle aimât tendrement son fils, elle ne laissoit pas de lui rendre justice; et, regardant comme un prodige l'heureux succès de mes leçons, elle m en fit tout 1 honneur. .Te gagnai par là son estime et son amitié.
Insensiblement Porcia , c’est ainsi que se nommoit l’épouse du contador, goûta mon esprit, et prit tant de plaisir à ma conversation, que tous les jours, après la sieste, elle m’attiroit dans son appartement, sous pictextede voir son fils, que je lui menois. Cetoit une femme de trente-cinq ans tout au plus, fort spirituelle, et si réservée, que je me trompe peut-être quand je pense quelle avoit quelque goût pour moi. Néanmoins je ne pus m’empêcher de le croire; et le lecteur jugera par ce que je vais rapporter, si je lus un fat de me 1 imaginer.
Quelque aimable que fût encore Porcia, et quoiqu’elle me regardât d’un œil à me faire soupçonner quelle avoit quelque dessein sur moi, je ne répondois nullement aux marques de bonté quelle me donnoit. Je n’avois des yeux que pour la jeune Nise, sa suivante, qui, de son côté, m’en voulant aussi, m’agaçoit d’une manière plus efficace. Je ne fus point à l’épreuve de son air coquet et piquant, malgré le fonds de morale et de vertu que je m’étois fait à 1 université. Nous nous lançâmes de part et d’autre des œillades si significatives, que nous nous entendîmes; et bientôt 1 intrigue lut nouée.
Nise ajoutoit à plusieurs autres talents quelle pos-