‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 127 sur 236 · CHAPITRE XI, I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI, I

soupé. Le lendemain nous arrivâmes de bonne heure à Alcaraz. Nos épouses avoient besoin de repos, et, de notre côté, nous en avions besoin aussi. Nous jouissions de la félicité la plus parfaite : quoique nous fussions mariés depuis trois mois, nous aimions encore nos femmes plus que jamais. Trop heureux si le bonheur dont je jouissois en mon particulier avoit duré toute ma vie! Mais il étoit écrit dans la table des destinées, qu'il devoit m’arriver des malheurs plus grands que ceux que j'avois déjà éprouvés. Les aventures de ma sœur me revenoient sans cesse à l’esprit, et j’admirois la Providence qui ne nous a jamais abandonnés. Une femme aussi coquette jouir de la plus brillante fortune, me disois-je, cela est heureux. Que l'on voit de personnes avec plus de mérite et plus de vertu que ma sœur, dans l’opprobre et dans la misère! Quel est ce monde ! Une fille débauchée , comédienne , devenir l'épouse d’un bon gentilhomme ! Cela ne se voit pas souvent. L’honneur de ma sœur est réparé par ce moyen. Elle est riche, et son mari ne l’est pas beaucoup : ainsi l'un fait passer l’autre. Puisse la fortune nous laisser jouir long-temps de ses bienfaits ! Il ne me prendra plus envie de prendre le froc, et de donner mon bien à des moines : ceux à qui j’ai eu affaire ont été trop reconnoissants des biens que je leur ai laissés malgré moi. Je peux avoir tort de parler ainsi ; je dois peut-être ma nouvelle fortune à l’efficacité de leurs prières. Don Manuel vient de mettre le comble à mon bonheur, en me faisant la donation de la moitié de son château; les personnes les plus distinguées d’ Alcaraz nous honorent de leurs visites, et la meilleure société est la nôtre : la promenade, la

2f*4 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, chasse, la pêche, le jeu, la lecture, sont nos occupations et nos amusements.

Nos plaisirs furent troublés par un accident, imprévu qui nous arriva. Le feu prit pendant la nuit dans notre château , et consuma presque la moitié tle nos eflcts : heureusement que nous eûmes le temps de faire enlever ce que nous avions de plus précieux, et quelques répations remirent les choses dans le même état qu’elles étoicnt avant. Nous nous serions consolés aisément de cette perte , si l’on ne nous avoit pas volé beaucoup d’argenterie et les bijoux de nos épouses, qui ne laissoient pas que de monter à une somme considérable. Nous ne soupçonnions aucun de nos domestiques, et cependant c’en étoit un, qui fut découvert par le marchand à qui ce coquin avoit été pour vendre une partie de ce qu’il avoit pris. Don Manuel vouloit le remettre entre les mains de la justice; mais, par considération pour moi, il se contenta de le chasser, en lui ordonnant , sous peine de le déclarer , de sortir du royaume en deux tours de soleil. Nous récompensâmes libéralement notre honnête homme de marchand : il est rare d'en voir de son espèce.

Quelques jours après il se présenta pour notre service un jeune garçon dont la physionomie et la taille répondoient pour lui. Il venoitavec une recommandation d’un de nos amis. Nous l’arrêtâmes le même jour. Son nom étoit Alvarès. Sa douceur , sa complaisance et son exactitude à bien remplir ses devoirs, lui attirèrent notre estime. 11 avoit un esprit de modestie et d'humilité qui le faisoit aimer de tout le monde; mais , malgré l'excellent caractère qu’il possédoit, il étoit d’une mélancolie

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