‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 128 sur 236 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

affreuse : il soupiroit toujours, .le m’intéressois à son sort. Ce garçon me montroit de l amifié, et j'y répondons: il suffisoit qu'il fût malheureux pour qu’il me devint cher.

J’aimois si fort Alvarès, <[ue je me mis dans la tète de dissiper son chagrin : son air sombre et triste m in quiétoit. Je le lis venir un jour dans l’appartement de don Manuel , pour qu'il me découvrit le sujet de sa douleur. Je commençai par lui demander s’il se déplaisoit avec nous; que nous étions contents de lui , et que la mélancolie qui le rongeoit l’emporteroit tôt ou lard au tombeau. Alvarès m’écouloit en soupirant, et ne disoit rien. Vous aimez, continuai-je, et on ne répond point à vos désirs. Avouez-le-moi : si la personne qui vous est chère dépend de nous, ou qu’elle habite dans notre voisinage, ne vous contraignez pas; ouvrez-moi votre cœur, je suis assez votre ami pour vous faire obtenir l'objet de vos soupirs. J’aime, il est vrai, me répondit Alv arès, mais sans aucun espoir, quoique je sois aimé de la plus aimable créature que le ciel ait pu former. Ces paroles me surprirent dans la bouche d’un valet. \ os bontés excessives pour moi, continua-t-il , sont si réitérées, que je ne fais aucune difficulté de me confier en vous, et de vous apprendre ce que je suis.

Don Manuel, qui nous écouloit de son cabinet, ne pouvant retenir sa curiosilé, étant extrêmement gêné, en sortit aussitôt. Alvarès lut surpris de le voir si près de nous, et voulut se retirer. Don Manuel le fit rester, en lui disant qu’il avoit entendu notre conversation, et que la part cpi il y prenoit l avoit engagé à sortir de son cabinet pour on entendre le reste, et qu’il pouvoit ne

206 le BACHELIER UE SALAMANQUE.

voir en nous que ses amis. Messieurs, nous dit-il, que

je suis confus de vos bienfaits !

Ma famille est noble; mais la noblesse est bien peu de chose quand elle n’est pas soutenue par de grands biens. J’eus une mère qui, par sa coquetterie et les grands airs qu’elle se donnoit , ruina mon père en lort peu de temps; heureusement que je fus le seul fruit de leur hyménée. Mon père, dont le nom étoit don Alvar del Sol , en mourut de chagrin ; et ma mère, ne pouvant résister à la perte qu’elle avoit faite, suivit mon père peu de temps après. Quoi ! interrompit don Manuel, vous êtes le fds du seigneur don Alvar del Sol ? Ah ! mon cher don Carlos , que je vous embrasse ! Don Manuel se jeta à son cou , et lui rappela qu'ils avoient étudié ensemble à Madrid. Je fus charmé de cette découverte en moi-même, et je priai don Carlos de nous faire part de ses infortunes. Mon ami lui demanda des nouvelles de don Lopez , dont la richesse étoit immense , et qui demeurait à Madrid. Hélas ! repartit don Carlos, c’est l’auteur de tous mes malheurs : et voici comment.

Page 1