CHAPITRE XLY I I
corde! s’écria Toston en éclatant de rire : il en avoil donc encore plus que Salomon! Il n’y a rien là-dedans qui doive vous étonner, dit alors Morales, puisque Montézuine pouvoit en avoir plus de trois mille, étant en droit d enlever les filles des principaux Indiens quand elles lui plaisoient.
En nous entretenant ainsi, nous nous approchâmes du palais. Il y avoit à la porte quelques soldats, qui laissoient passer librement tout le monde. Nous entrâmes dans une cour spacieuse et carrée pour aller gagner un large escalier qui conduisoit à l'appartement du viceroi. Nous suivîmes plusieurs cavaliers qui alloient. au lever de ce seigneur. Nous traversâmes avec eux trois ou quatre chambres ornées de riches ameublements, et nous parvînmes jusqu'à celle où le comte se faisoit habiller par ses valets de chambre. Nous nous rangeâmes tous trois dans un coin d’où nous pouvions facilement observer tout.
Je m'attachai d'abord à considérer le maître, qui me parut un homme de cinquante ans. Il possédoit au suprême degré la gravité espagnole. Il avoit des cheveux plats, des sourcils noirs et fort épais, l’air farouche et terrible. Néanmoins je fis une remarque assez singulière pendant qu'il s’entretenoit avec des gentilshommes qui lui faisoient leur cour : il sourioit de temps en temps, et , toutes les fois que cela lui arrivoit, il devenoit tout à coup si différent de lui-même, qu’il sembloit avoir deux visages. Enfin , lorsqu’il étoit sérieux, il faisoit peur, et dès qu il prenoit un air riant, il paroissoit tout agréable.
L’entretien qu’il avoit avec ces gentilshommes fut
LE BACHELIER DE SALAMANQUE, interrompu par l'arrivée de son secrétaire, clans lequel je reconnus don Juan de Sal/.edo, mon ancien ami. Il tenoit à la main un gros paquet de papiers; vieille politique des ministres d’Espagne, qui, pour paroître accables d’affaires, se montrent toujours hérissés de paperasses. Le vice-roi ne l’eut pas sitôt aperçu , qu’il alla au-devant de lui. Ils se retirèrent tous deux près d’une fenêtre, et se parlèrent près d’un quart d'heure en particulier. Pendant ce temps-là, je fis une observation qui s’accordoit avec ce que m'avoit dit Tobie, et qui marquoit bien l’ascendant, que Salzedo avoit sur 1 esprit du comte : je ne sais de quoi il s’agissoit entre eux; mais il me sembla que son excellence écouloit son secrétaire avec complaisance, et qu elle applaudissoit à ses discours.
Je résolus de ne pas sortir du palais sans avoir salué don Juan. Dans ce dessein, j’allai l'attendre sur son passage dans l'antichambre, fort curieux de voir l’accueil qu’il me feroit. Je doutois qu'il reçût affectueusement un homme qui n’avoit pas voulu à Madrid profiler de ses bontés : je doutois même qu'il daignât me reconnoître. Cependant ses yeux ne m’eurent pas plutôt démêlé dans la foule, qu i 1 s’approcha de moi, et m’adressant la parole d'un air riant : Je ne crois pas me tromper, me dit-il, vous êtes don Chérubin île la Honda. Je lui répondis que j'étois charmé qu’il se souvînt encore de moi. Je ne vous ai point banni de ma mémoire, me répliqua-t-il, tantum abcs/ ! De votre côté, poursuivit-il, vous ne devez pas avoir oublié que je vous aiinois en Espagne. Je me rappelle ce temps avec plaisir, et je sens renaître, en vous revoyant, toute l'amitié que j'avois pour vous.
Cil A PIÏT, K \ NA I I
Louché, pénétre de l'affection qu'il me lemoignoil, je voulus me répandre en discours recounoissanls; mais il me coupa la parole, et me tirant à part : Don Chérubin, continua-t-il d’une voix basse, laissons là les compliments; vous savez bien que je suis homme réel, quoique j’aie été toute ma vie à la cour. Parlez-moi confideminent. Que venez -vous faire à Mexico 1 .le crois le deviner: au ri sacra /Unies f n’est-ce pas? Avouezle-moi hardiment. Je suis en état de vous réconcilier avec la fortune si vous êtes brouillé avec elle, j’ouvris encore la bouche pour remercier le secrétaire de sa générosité, et il me la ferma une seconde Ibis en me disant: Je ne puis m’arrêter avec vous plus long-temps. J’ai des affaires pressantes qui m’occuperont le reste de la matinée. Venez me revoir tantôt, nous nous entretiendrons à loisir, facile.
Lu crachant ce mot latin, qu'il accompagna d’une vive accolade, il me quitta pour aller travailler, me laissant transporté de joie de la réception qu’il venoit de me faire. Toutes les personnes qui en avoient été témoins, regardant Salzedo comme un vice-roi en second, envièrent mon bonheur, et jugèrent que je devois être un Espagnol de distinction, puisque le seigneur don Juan m’avoit fait l'honneur de m’embrasser. Mon hôte m’en lit compliment, et en eut plus de considération pour moi.
A 1 égard de Toston, il en étoit dans un ravissement inexprimable. Monsieur, me dit-il en nous en retournant a l'hôtellerie, n’êles-vous pas bien aise présentement d’être venu aux Indes? Que ne devez-vous pas vous promettre de l’amitié du seigneur don Juan ? Vous
y 48 LE BACHELIER L)E SALAMANQUE, pouvez vous flatter que par son crédit.... Hé! quelles espérances, interrompis-je, mon ami, veux-tu que je conçoive? lu sais que je suis assez riche pour devoir me contenter de ce que j’ai. Non, non, me répliquat-il : abondance de bien ne nuit pas. D’ailleurs songez que vous avez une lille : vous ne sauriez amasser trop de richesses pour en faire une grande héritière.