CITA PITRE L
Il va se promener avec son disciple an champ appelé la Alomeda, qui est la principale promenade de Mexico. Des remarques qu'il fit clans ce champ , et de T extreme étonnement qu elles lui causèrent. Evénement tragique dont il est témoin.
Je passai trois jours à m’arranger sans sortir du palais; mais le quatrième, sur les cinq heures du soir, je montai dans un carrosse magnifique avec don Alexis, et nous roulâmes vers le champ de la Alomeda, me faisant un grand plaisir de le voir, après ce que le muletier Tobie m’en avoit dit.
Ce champ est d une vaste etendue. Il contient une giande quantité d allées bordées d’arbres, et I on peut s y promener sans être incommodé du soleil. J.e Zocodover de Tolède, et le Prado même de Madrid, n’ap- Le Bachelier.
258 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, piochent point de cette promenade, qui présente aux yeux un spectacle enchanteur. On y voit arriver jusqu'il deux mille carrosses pleins de gentilshommes, de bourgeois et de dames de toute condition. Les gentilshommes, ceux principalement qui se disent descendus des capitaines de Cortès, ont, pour la plupart, des équipages superbes, et sont suivis d’esclaves maures, couverts de riches livrées, en bas de soie, et portant des roses de pierreries à leurs souliers ; outre cela ces esclaves ont tous l’épée au coté; de sorte que leurs orgueilleux maîtres peuvent se vanter d’avoir des gardes comme les rois.
Les daines ne se promènent pas d’un air moins fastueux que les hommes. Elles font marcher aux portières de leurs carrosses leur suite, qui est composée de ces gentilles négresses, dont j’ai déjà fait mention, et qui sont ajustées de manière qu elles dérobent souvent a leurs maîtresses les regards des hommes. Celles-ci pourtant ne négligent lien pour paroître charmantes. Tout ce qu’elles peuvent emprunter de l’art ne manque point à leur parure, et les pierres précieuses y sont employées dans le goût le plus coquet de l’Amérique.
Ue quelque côté que je tournasse la vue, je n apercevois que des perles et des diamants : ce qui taisoit pour les femmes un effet si avantageux , qu elles me sembloient toutes plus belles les unes que les autres. Où suis-je donc ici, disois-je en moi-même? A voir tant d’objets ravissants, peu s'en faut que je ne me croie dans le paradis de Mahomet.
J’étois en effet ébloui des beautés brillantes qui s’offroient à ma vue de toutes parts. Mais aucune de
cil A IM Tl! F. L. afin
ces dames ne me faisoit plus d'impression (jue les autres: <'ar,au moment que j'en remarquois une qui me li; npoit, il en passoit une nouvelle qui s'attiroit mon attention; de manière que je vis impunément Lien des visages que j aurois trouvés fort redoutables chacun en particulier.
he plaisir que je prenois à regarder à droite et à gauche fut troublé par un événement qui n’est que trop ordinaire dans celle promenade, où les amants jaloux ne pouvant souffrir que leurs rivaux parlent à leurs maîtresses, ni même qu’ils s’approchent d’elles de trop pies, vont fondre sur eux le poignard ou l’épée à la main. Je découvris à deux ou trois cents pas de moi, à la P0l’tière d'un carrosse, deux cavaliers qui se battoient avec tant rie fureur, que j’en vis bientôt tomber un sur le carreau. Dans le moment vingt épées furent tirees, les unes pour venger le vaincu, et les autres pour défendre le vainqueur. Les amis de ce dernier furent les plus forts : ils le délivrèrent des mains de ses ennemis, et l’emmenèrent à la première église, où ils le mirent en sûreté, l’immunité des églises étant inviolable en ce pays-la. Quelque crime qu’un homme puisse avoir commis, s'il est assez heureux pour se sauver dans un de ces asiles sacrés, il échappe à la rigueur des lois, sans que le vice-roi lui-même ait le pouvoir de 1 en arracher pour le livrer à la justice.
Après avoir été témoin de cette triste aventure, je continuai de me promener, et de lorgner les dames, jusqu’à ce que la nuit vînt soustraire leurs charmes à mes regards. Alors je retournai avec mon élève au palais, fort occupé de ce que j’avois vu, et ne pouvant
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assez admirer la magnificence des habitants de Mexico. Quand je les mettois en parallèle avec ceux de Madrid, ces derniers ne gagnoient point à la comparaison.