‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 150 sur 236 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Comment l'esprit vient a don Alexis. Entretien de don Chérubin avec, son valet. Ce qu'il apprend de son élève l'étonne. Conseils prudents qu'il donne a Toston : il en veut profiter.

Si j’avois un disciple stupide, en récompense il étoit docile et obéissant. S’il ne faisoit pas bien ce que je souhaitois qu'il fit, il tàchoit du moins de le bien faire; sa bonne volonté suppléa peu à peu aux dispositions qui lui manquoient. Au bout de neuf à dix mois, ce qui m’étonna moi-même, il parut tout autre au comte son père , qui m’en fit des compliments aussi-bien que la comtesse. Macte animo me dit un matin mon ami le secrétaire: on est très content de vous. Perge 2, et ne vous mettez pas en peine du reste : cela me regarde.

Flatté d’un commencement si heureux, je m'attachai plus que je n’avois fait encore à mon élève ; et ses autres maîtres, me secondant chacun de son coté, nous en fîmes en moins de deux ans un cavalier qui en valoit bien un autre. Il savoit se présenter de bonne grâce, et soutenir la conversation sur le ton de la bonne com-

1 Courage , courage.

* Continuez.

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pagnie mexicaine. C était une vraie métamorphose. Elle nie fit beaucoup d honneur, aussi-bien qu’au docteur Gaspard, lequel, a force de rebattre les mêmes choses a don Alexis, etoit enfin parvenu à lui mettre un peu de latin dans la tête.

Nous étions tout fiers 1 un et l’autre de l'heureux succès de nos peines. Cependant, quelque sujet que nous eussions tous deux de nous applaudir d’avoir débourre notre disciple, je ne sais si Toston n’y eut pas encore plus de part que nous. 11 y contribua du moins autant : ce que ce valet m'apprit un jour que je me vantois en sa présence d’avoir fait de mon élève un foit joli garçon. Monsieur, me dit-il en souriant d’un air malin, nous méritez sans doute des louantes el | aurois tort de vous les refuser; mais qu’il me soit permis, s’il vous plaît, de vous dire que vous 11e devez pas seuls, monsieur le docteur Gaspard et vous, vous donner les violons , puisque J ai travaillé au même ouvrage, ou plutôt apprenez que c’est moi qui ai dégourdi notre jeune seigneur ; ou bien, si vous voulez, c’est un miracle de l’amour.

I aile-moi, lui ois-je, plus clairement : explique-toi. G est , reprit-il , ce que je vais faire en peu de mots. Il y a parmi les femmes de la vice -reine une créole de dix-sept ans, qui a de l’esprit et de la beauté. C’est celte petite personne qui est le principal auteur du changement dont vous vous attribuez la gloire.

Que dis-tu , l oston, ni ecriai-je? Tu m’annonces une nouvelle qui me cause un extrême étonnement, lié! comment don Alexis est-il devenu amoureux de cette crcole ? Lui a-t-il lait connoître ses sentiments ? ()îi en

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est-il enfin avec elle .’ \ la queue du roman, répartit mon valet. Je ne puis revenir de ma surprise, lui répliquai-je avec précipitation; raconte-moi, je te prie, de quelle façon celle intrigue s'est nouée, ('/est ce (pie je vais vous détailler fidèlement, me dit-il ; faites-moi

I honneur de m’écouter.

Vous savez, continua-t-il, que je fais assidûment ma cour à don Alexis, et (pie nous vivons ensemble assez familièrement. Je ne suis pas moins son valet de chambre que le votre, et je possède sa confiance. Blandine, la plus aimable dés suivantes de la vice-reine, l'a charme, il m'a fait confidence de son amour, et m’a prié d'employer mon adresse pour lui procurer de secrets entretiens avec sa nymphe; ce que je fais la nuit si heureusement, que personne n’en a le moindre soupçon. Voilà ce que j’avois à vous apprendre. Jugez à présent , ajouta-t-il, si ce sont ces conversations nocturnes ou vos leçons qui ont donné de l'esprit à notre jeune seigneur.

Ainsi parla l’officieux et secret agent de don Alexis. Après quoi je lui dis en branlant la tète : Monsieur Toston , si vous attendez que je vous loue d’avoir contribué de cette sorte au changement de mon élève, vous êtes dans l’erreur. A Dieu ne plaise que j’approuve le coupable moyen dont vous vous êtes servi pour lui faire perdre son imbécillité! 11 auroit mieux valu qu’il l’eût toujours conservée. D’ailleurs, êtes- vous bien assuré que vous ne vous repentirez point d’avoir été si obligeant? Vous connoissez la sévérité du vice-roi.

II vous saura peut-être mauvais gré de rendre de pareils services à son fils, si par malheur pour vous cela

Cil AP IT R K IJ.

vient à sa connoissance ; cl la comtesse aussi pourra 11e pas trouver bon que vous débaucliiez ses filles. Enfin, mon ami, vous jouez à vous faire enfermer dans un cachot, et à me faire mettre à la porte, moi, pour m apprendre à choisir des valets moins vicieux que vous. Voyez à quoi vous nous exposez tous deux.

Toston me laissa parler tant qu’il me plut sans m'interrompre; mais, au lieu d être ému de ce que je lui représcntois , il prêtoit une oreille distraite à mes discours; et, lorsque j’eus tout dit, il me répondit dans ces termes en souriant: Rien n’est plus judicieux que ce que vous venez de me remontrer. Vous êtes un homme plein de prudence. Mais vous ne savez pas tout. Madame la comtesse n'ignore point ce qui se passe. Je vous dirai même que c'est par son ordre que je conduis cette intrigue.

Qu’entends -je, m’écriai-je à ces paroles! Ne me trompes-tu pas? Dois-je ajouter foi à ton rapport? N en doutez point. Monsieur, répartit-il, c’est un fait constant. S il m’échappe quelquefois des mensonges, du moins ce n est pas avec vous. La vice-reine, poursuivit-il, m ayant un jour envoyé chercher, me dit en particulier : Mon ami , je veux emprunter ton ministère; mais sois discret. Don Alexis n’a plus l’air de stupidité qu d avoit auparavant. Son esprit se subtilise de jour en jour. Il ne faut pins pour 1 achever qu’un peu de commerce avec les femmes. Il m’est venu une idée : fais-lui faire secrètement connoissance avec Blandine, qui est la plus jolie et la plus spirituelle de mes filles. Rl le ne manquera pas de lui inspirer de l’amour, et cet amour produira deux bons effets : il perfectionnera le

2(>'4 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, cavalier, etl empêchera de s’attacher, comme son père, aux négresses; goût détestable, dont je voudrois préserver mon fils, et que je ne puis pardonner aux Espagnols. Au reste, ajouta la comtesse, en faisant la réservée , si je te charge de cette commission , qui teparoît peut-être un peu délicate, c est que je suis persuadée que Blandine n’a rien à risquer : elle a de la sagesse, et mon (ils est trop timide pour être capable d’alarmer sa vertu.

Je ne voulus pas, continua Toston, dire à madame la comtesse que je Pavois prévenue, et que déjà par mon entremise les deux parties intéressées vi voient dans la plus douce union. Pour lui en faire honneur, je lui promis d’exécuter son projet, comme s’il ne l’eût pas encore été. A oilà ce que vous ignoriez , ajouta-t-il : vous ne devez plus trembler ni pour vous ni pour moi. Cela ne me rassure point, lui dis-je : si le vice-roi vient à savoir que tu ménages à son fds des tête-à-tête avec Blandine, un triste salaire pourra bien être le prix de les services; et la vice-reine, quoique ta complice, te laissera dans la nasse au lieu de t’en tirer. Fais làdessus tes réflexions.

L’avis parut de conséquence à ce monsieur l’intrigant, qui, pour en profiter , résolut de mesurer si bien ses démarches, qu'il pût impunément continuer de servir la passion de don Alexis; ce qu’il fit en effet avec tant d’adresse et de bonheur, que pendant deux années entières personne au palais n’en euL connoissance.

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