CHAPITRE VI
Léganez. Je me repentois île l'avoir négligé; et, me reproehant ma foihlesse, je ne pouvois penser à Mise sans rougir de houle. Ah! malheureux, me disois-je, est-ce donc pour faire l'amour à des soubrettes que tu t’es fait précepteur:1 Au lieu de porter le scandale de maison en maison , renonce à un emploi que tu remplis si mal ; ou bien , si tu veux le continuer, purge tes mœurs, et fais tous tes efforts pour acquérir les vertus qui te manquent pour t’en bien acquitter. En un mot, je me repentis de ma faute; et, à force de me promettre d’être plus sage, je conçus l’espérance de le devenir.
Pendant ce temps-là mon nouvel hôte , m’ayant pris (ai amitié, songeoit à me rendre service. Monsieur le bachelier, me dit-il un jour, j’ai envie de vous procurer une bonne place, en vous mettant chez une veuve de qualité, qui fait élever sous ses yeux son petit-fils, (le mot de veuve me fît trembler d’abord. N’y auroit-il point ici quelque nouveau précipice, dis-je en moimême? Le démon n'auroit-il pas encore envie de me tendre un piège? Mais je me rassurai en faisant réflexion que la dame dont il s'agissoit étoit une grand’mère ; ce qui supposoit un âge à servir de frein à mon tempérament. Je répondis donc à mon hôte que je lui serois fort obligé s’il pouvoit me faire ce plaisir.
Je vous promets que je le ferai, me répliqua-t-il; c'est de quoi je suis très assuré. J'ai été domestique de cette dame, j’en suis écouté; dès aujourd’hui je vous proposerai pour précepteur de son petit-fils. Il n’y manqua pas. 11 me loua beaucoup :on eut envie de me voir; je me présentai : je ne déplus point, et je fus arrêté sur-le-champ.
La veuve se nommoit dona Louise de Pad ilia. Son époux, officier général , avoit été tué dans les Pays- Bas, en combattant contre les François. Pour une aïeule, je la trouvai fraîche encore, sans pourtant que sa fraîcheur me parût dangereuse. Elle avoit auprès d’elle, par politique ou autrement, deux femmes de chambre décrépites qui lui prêtoient un air de jeunesse. Une de ces suivantes, appelée la dame Rodriguez, possédoit la confiance de sa maîtresse, et s’étoit acquis sur son esprit un grand ascendant. Je me réjouis intérieurement, et remerciai le ciel de ce qu’au lieu de ces antiques confidentes, dona Louise n’avoit pas auprès d’elle deux gentilles soubrettes, qui auroient peut-être encore porté malheur à ma vertu.
Je m’installai donc dans mon poste, et tout alla le mieux du monde au commencement. Je m’attachai à mon nouvel écolier, qui, joignant la docilité à la plus heureuse disposition , apprenoit à merveille les éléments de la langue latine. Il n’avoit pas huit ans accomplis. En moins de six mois, il fit des progrès qui surpassèrent mon attente, et m’attirèrent des présents. Dona Louise me donna une montre d or. Peu de temps après, elle in envoya un gros paquet de belle toile pour m’en faire faire des chemises, avec une étoffé de la plus fine laine de Ségovie, pour m’habiller. Mais tous ces dons, que je prenois pour des effets d’une pure générosité, venoient d une autre cause, comme vous allez l’entendre.
O11 me vint dire un matin, pendant que je donnois leçon à mon disciple, que madame me demandoit. Je volai aussitôt à son appartement, où elle étoit à sa toilette avecses deux dames d’atour, qui employoient tout