‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 16 sur 236 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

leur savoir-faire à rapiécer, pour ainsi dire, ses appas. Elle étoit dans un négligé assez immodeste pour tenter, s'il n’eût pas en même temps laissé entrevoir de quoi préserver de la tentation.

Lorsqu'elle n'eut plus besoin de scs femmes, elle leur fit signe de se retirer; et m’ayant fait demeurer auprès d elle d'un air mystérieux : Mettez-vous là, me dit-elle, et m écoutez : j'ai sur vous des vues que je suis bien aise de vous apprendre. Je ne vous regarde pas comme un homme qui n’est bon qu’à élever des enfants; je vous crois propre à bien d’autres choses. J’ai résolu rie vous confier le soin de mes affaires. Aussi bien Francisco Forteza, mon intendant, commence à vieillir. Je vais le congédier avec une pension, et vous mettre à sa place, que vous remplirez mieux que lui , sans que vous cessiez pour cela d’être précepteur de mon petit-fils. Vous pouvez fort bien en même temps exercer ces deux emplois.

Je voulus remontrer à la dame que, n’ayant jamais fait le métier d intendant, je craignois de ne pas bien m’en acquitter. Vous vous moquez, me dit-elle, rien n’est plus aisé : je n’ai point de procès; je ne dois pas un maravédis; il ne s agit que de toucher mes revenus, et de faire la dépense de ma maison. Vous n’aurez,

ajouta-t-elle, qu’à venir tous les matins dans mon appartement; nous travaillerons ensemble une heure ou deux : je vous aurai bientôt mis au fait. J’assurai la dame que j étois prêt à faire ce qu’elle désiroit; et, là-dessus je me retirai, non sans remarquer que ma veuve avoit les veux étincelants et le visage tout en feu.

J avois déjà trop d’expérience, ou plutôt trop boum;

opinion de moi, pour ne pas expliquer ces symptômes a mon avantage. Je soupçonnai la bonne femme de m’en vouloir, et mes soupçons se tournèrent bientôt en certitude. La dame Rodriguez, un matin, vint me trouver dans ma chambre. Elle me salua d’un air riant, et me dit :Le ciel vous conserve, monsieur le bachelier! Que me donnerez-vous pour la bonne nouvelle que je vous apporte? Hé! qu’avez-vous donc, lui répondis-je , de si bon à me dire? Que vous êtes, reprit-elle, le plus fortuné des précepteurs passés, présents et futurs. Vous avez enflammé ma maîtresse, qui m’a permis de vous révéler ce secret important.

Mais quoi! poursuivit-elle en s’apercevant que le bonheur qu’elle m’annonçoit ne m’intéressoit guère, vous recevez celte nouvelle d’un air bien indifférent. Que d'honnêtes gens seroient ravis d’être à votre place! Si madame n'est plus dans sa première jeunesse, elle n’est pas encore, Dieu merci, arrivée au triste temps où les femmes doivent renoncer au commerce des hommes.

Oh! pour cela non, madame Rodriguez, lui répondis-je; il faudroit que j’eusse perdu l’esprit si je pensois autrement que vous. Oui, dona Louise a beaucoup de charmes; elle est tout au plus au commencement de son automne. Néanmoins, je vous l’avouerai, quelque honneur que me fasse son amour, je ne puis en profiter. Un commerce de galanterie ne convient nullement à un homme de mon caractère. Quoique je ne sois pas encore dans les ordres, ajoutai-je d’un air hypocrite, il suffit que je porte un habit d’ecclésiastique pour garder à cet habillement les engagements que je lui dois.

Ab! quem’osez-vousdire, interrompit la vieille Rodri-

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