‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 161 sur 236 · CHAPITRE LVT · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVT

avec toute l'attention dont vous êtes capable; car il a une volubilité de langue qu’on a de la peine à suivre. J’étois à son dernier sermon aux pères de la Merci : j'eus le malheur d'éternuer, et mon éternûmenl me lit perdre une période. Je lui répondis qu'il y avoit de certains prédicateurs qui partaient si vite, qu'il ne fai loit j>as seulement détourner les yeux de dessus eux , a moins (pie l’on 11c voulût perdre le (il de leurs sermons.

Cependant ce discours redoubloit l'impatience que j'avois d'entendre ce fameux personnage. Je le vis paroitre dans la chaire, et l’église retentit aussitôt d'une acclamation générale; ce qui me fit connoître jusqu’à quel point le public étoit prévenu en sa faveur. Le père Cyrille ne me parut pas plus grand qu'un nain; et il étoit en effet si petit, qu'on ne lui voyoit que la tête. Je le regardai attentivement. Ses traits me frappèrent; et à peine eut-il prononcé le texte de son sermon, que j’achevai de le reconnoître à sa voix. C’est lui, dis-je en moi-même. Oui , ma foi, c’est le licencié Carambola. La plaisante aventure! Il semble que nous nous suivions 1 un l'autre. Nous nous disons adieu à Tolède, et. nous nous revoyons à Madrid. Là, nous étant quittés, nous nous retrouvons à Barcelonne. On dirait que la fortune prend plaisir a nous séparer pour nous rejoindre. Ensuite doutant du rapport de mes yeux et de mes oreilles: Ne me tromperois-je point aussi, disois-je en me reprenant ? à oila sa voix et sa figure à la vérité; mais ne voit-on pas tous les jours des hommes qui se ressemblent parfaitement? 1) ailleurs, se peut- il que Carambola ait pris le froc, et, ce qui me passe, qu’il

286 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, soi! devenu un grand prédicateur? C’est ce que je ne puis concevoir. Cependant plus j eeoutois et considétois le père Cyrille, et plus je voulois que ce fut mon licencié biscayen.

hn attendant que je pusse convertir mon doute en certitude, je prêtai une oreille attentive au religieux . pour juger si le public avoit raison d’admirer son éloquence, mais il débita son sermon si rapidement, que j en perdis plus de la moitié sans éternuer. J’en entendis pourtant assez pour me consoler de cette perte. Je fis même une remarque qui ne tournoit point à la gloire du prédicateur : j observai que les auditeurs n’étoient touches que delà beaute du style, et que l’orateur visoit moins au cœur qu’à l’esprit.

Quand le sermon fut fini , je me fis conduire à la chambre du père Cyrille, qui me revit avec une surprise égale à celle qu’il m’avoit causée en se montrant dans la chaire. Nous nous embrassâmes tous deux avec

affection. Monsieur le licencié, lui dis-je, grâce au ciel nous nous rencontrons donc encore une fois; mais a vouez que cette dernière rencontre est plus surprenante que lesautres. Je ne me seroisjamaisattendu à vous retrouver sous 1 habit d’un jacobin. Mon étonnement, répondit-il, est pareil au votre, et vous vous imaginez bien que je ne suis pas peu curieux d apprendre ce que vous faites a Mexico. Je crois que vous ne l’êtes pas moins de savoir comment je suis devenu moine, et, qui plus est, un prédicateur de la première volée. Il faut nous contenter l’un et l'autre. Mais remettons, s’il vous plaît, la partie à demain pour deux raisons : outre que je suis fatigué, j’ai un long récit à vous faire. Et moi, lui dis-je, de mon

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