‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 165 sur 236 · CHAPITRE LV III · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV III

Le licencie Carambola s'embarque avec les bons per es de Saint-Dominique . Sa réception au noviciat. Il reçoit les ordres sacrés. De quelle manière il prêcha la première fois. Il remonte une seconde fois en chaire : son succès. Il part pour les Indes. Son admiration en j arrivant.

Ne voulant point sortir de Barcelonne comme un fripon, je retournai à l’auberge, où je payai mon hôte; ensuite reprenant le chemin du port pour me trouver au rendez-vous , j’y arrivai avec une petite valise que je portois sous le bras, et dans laquelle étoient mes hardes. Les religieux s etoient déjà embarqués, et m’attendoient avec impatience. Ces bons pères, par précaution , s etoient pourvus d’une grande abondance de vivres et d’une copieuse quantité de bouteilles des meilleurs vins de la Manche, comme s’ils eussent dû aller au bout du monde. Enfin on leva l’ancre le lendemain avant 1 aurore, et notre vaisseau s éloigna du port de Barcelonne. Pendant le cours de la navigation, qui , grâce au ciel, fut très heureuse, nos religieux se montrèrent de si belle humeur, que, loin de me repentir de mètre enrôlé dans leur compagnie, je ne cessai de m’en applaudir, me persuadant qu’il n'y avoit point de mortels plus heureux. Je vous dirai qu’aujourd’hui je suis encore dans cette opinion.

Etant arrives a Cadix, nous nous rendîmes au monastère despèresde Saint-Dominique. Le prieur Isidore

à; 92 LE BACHELIER DE SALAMANQUE,

reçut nies deux compagnons avec distinction, et comme des sujets dont sa maison avoit besoin. Il me (it aussi un accueil favorable, lorsqu’ils lui eurent dit que j’étois un savant licencié qui demandoit l’habit de novice. Il me l’accorda sans peine, sur l’assurance qu’ils lui donnèrent que j’étois né pour vivre avec eux, comme en effet je leur avois assez fait voir sur le vaisseau que je m’accouimodois à merveille de leur façon de vivre.

J’entrai donc au noviciat, et, grâce à Dieu, je 11e me dégoûtai point de la vie monacale. Après avoir fait profession, l’on me donna le nom de père Cyrille. Je m’attachai à l’étude de la théologie. Je pris ensuite les ordres sacrés; et , me sentant, à ce qu’il me sembloit, du talent pour la chaire, je composai un sermon que j’eus la hardiesse de vouloir débiter dans la cathédrale de Cadix devant l’évêque et le gouverneur. Mais savez-vous de quelle manière je m’en acquittai ? Vous allez l'apprendre ; car ma sincérité doit répondre à la vôtre, et nous devons mutuellement nous raconter nos aventures désagréables avec la même franchise que les autres. L’assemblée étoit nombreuse et remplie de moines de toutes sortes d’ordres. U11 auditoire si éclairé, mais en même temps si critique et si jaloux, me troubla de façon que je demeurai court au milieu de mon exortle. Je fatiguai vainement ma mémoire pour pouvoir continuer, la rebelle me refusa constamment son secours, et je fus obligé de m’éclipser. Mais avant que je disparusse , je dis à mes auditeurs : Messieurs, je vous plains, vous perdez un beau sermon.

Vous jugez bien que ces paroles, prononcées par un Biscayen , continua le père Cyrille, ne manquèrent pas

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d exciter des ris. L’évéque et le gouverneur en perdirent leur gravité. Tous les moines, si vous en exceptez ceux de notre ordre, sortirent de l’église en étouffant d envie de rire, et plus satisfaits que si j’eusse parfaitement bien prêché.

I n coup d essai si malheureux ne me découragea point. Au contraire, pour réparer mon honneur, je m armai d audace, et trois mois après je remontai dans l.i meme chaire d ou j étois si désagréablement descendu. < .eux de mes auditeurs qui avoient été témoins du tonique ma mémoire m avoit joué la première fois, s’at-

tend oient peut-etre encore a me voir demeurer court, et à rire sur nouveaux frais à mes dépens; mais ils furent trompés dans leur attente : ma mémoire me fut fidèle, et je fus généralement applaudi. Que dis-je? on me trouva toutes les parties de l’orateur, et dès ce joui -la je fus mis en parallèle avec les plus fameux prédicateurs espagnols : ce qui prouve bien qu'on peut se mettre en réputation à peu de frais. Cela me fit redoubler mes efforts pour mériter les louanges qu’on me donnoit , et que, malgré mon amour-propre, je sentois bien que je ne méritois pas. Je composai d’autres sermons, dont mes auditeurs furent si contents, que mon nom devint plus célébré de jour en jour.

•Te jouissois a Cadix de l’estime générale de ses habi¬

tants, lorsque le père Isidore reçut une lettre de l'Amé¬

rique. Le prieur de Saint-Jacques de Guatimala le prioit de lui envoyer deux habiles prédicateurs pour soutenir la réputation de notre ordre en ce pays-là. Je souhaitai d être un des saints ouvriers qu’on v demandoit : ce fut moins à la vérité par un zèle apostolique, que par l’envie

294 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, qu il me prit de voir ces belles régions conquises par les armes espagnoles. Je puis dire que ce ne fut pas sans répugnance que le père Isidore me permit d’aller aux Indes, n’ayant pas alors dans sa communauté de sujet qui me valût. Cependant il eut la bonté de se rendre à ma prière, à condition que je reviendrois en Espagne après quelques années.

Je sortis donc du port de Cadix avec le père Boniface de Tabara, qui me fut donné pour compagnon. Le vent nous fut toujours favorable jusqu'à la Havane, d'où nous prîmes la route de Carthagène; de la nous nous rendîmes à Porto-Bello dans le temps de la foire, qui sans contredit doit passer pour la plus belle qu’il y ait au monde. Le concours prodigieux de marchands d’Espagne et du Pérou, dont les uns viennent pour acheter, et les autres pour vendre des marchandises, offre aux yeux un spectacle très amusant. Pour moi , ce que je trouvai plus digne d'être regardé, fut le nombre de mulets que je vis arriver de Panama, chargés de barres et de lingots d’argent. Dans un seul jour, j’en comptai jusqu’à deux cents qui furent décharges dans la place publique ; ce qui composoit des monceaux de lingots qui rejouissoient la vue de messieurs les intéressés.

Nous ne nous arrêtâmes pas long -temps à Porto- Bello. Nous remîmes à la voile pour Venta de Cruzez, puis pour Panama, d’où nous gagnâmes le port des Salines, et ensuite Cartago. De là nous allâmes a la ville de Grenade, autrement appelée le Jardin de Mahomet, d’où nous ne tardâmes guère à nous rendre au port de Realejo sur la mer du Sud; et peu de jours après nous arrivâmes au port de la Trinité.

C II A PI T lî F, IAUI.

J 'interrompis assez brusquement Carambola dans cet endroit : llo! que diable, lui dis-je, monsieur le licencié, vous me faites une relation de voyageur. Ne me nommez pas, je vous prie, tous les lieux par où vous avez passé ; je vous en tiens quitte. Je ne suis curieux que d'entendre vos aventures. Ainsi ne faites, s’il vous plaît, qu'un saut du port de la Trinité à Saint-Jacques de Gualimala; car, selon toutes les apparences, cette dernière ville est le théâtre des principaux exploits que vous avez à me raconter. Monsieur le bachelier, me répondit-il en souriant, vous avez tort de vous plaindre: pour éviter la prolixité, et pour serrer ma narration, j ai supprimé les tempêtes et les autres périls que j’ai essuyés. Je vous ai même fait grâce des descriptions que j aurois pu faire des lieux dont je ne vous ai dit simplement que les noms, et qui seroient peut-être plus intéressantes que mes propres aventures. Allez, vous m'avez interrompu mal à propos.

Alais enfin, poursuivit - il , puisque vous le voulez absolument, je vais vous faire faire un saut de vingtcinq lieues en vous transportant tout à coup à Guatimala. Permettez -moi seulement auparavant de vous dire une particularité des plus singulières. La voici : Auprès de la ville de la Trinité, on voit dans un endroit fort bas sortir de la terre, sans discontinuation, une épaisse et noire fumée, mêlée quelquefois de soufre et de tourbillons de feu. On dit que quelques voyageurs, curieux d’en découvrir la cause , ayant eu 1 imprudence de s’en approcher de trop près, avoient été renversés par terre à demi-morts. Les gens du pays assurent qu’à certaine distance on entend des cris comme de per-

2g6 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, sonnes tourmentées, et que ces cris sont accompagnés cl un bruit de chaînes de fer; ce qui fait donner le nom de bouche d'enfer à cet horrible gouffre.

Venons présentement à Guatimala, continua le père Cyrille : je ne veux pas vous faire languir plus longtemps. Nous y arrivâmes donc , le père Boniface et moi. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que nous cherchâmes d’abord la ville dans la ville même. Aucunes murailles, aucunes portes ne s’offrirent à son entrée; quelques maisons couvertes de chaume ou de tuiles se présentèrent seulement à nos yeux. Surpris de voir une ville qui répondoit si mal a 1 idee que je m’en etois formée, je dis à mon camarade : Père, à votre avis, n’avonsnous pas fait une belle équipée d’avoir quitté la ville de Cadix, où nous étions si bien, pour venir prêcher ici? A juger des citoyens par leurs habitations, nous n allons avoir pour auditeurs que de la canaille. Est-ce là cette célèbre ville de Guatimala? cette capitale d’un pays de trois cents lieues d étendue, et où il y a, nous a-t-on dit, une audience royale indépendante de celle de Mexico, avec un premier président, qui, sans avoir le litre de vice-roi, en a toute l’autorité? C’est ce que je ne puis concevoir. Ni moi non plus, disoit le père Boniface : peu s’en faut que je ne croie qu’on s’est moqué de nous.

Notre étonnement toutefois ne fut pas de longue durée. Lorsque nous fûmes au delà des maisons couvertes de chaume, nous en aperçûmes de plus belles, et entre autres deux superbes édifices, qui sont dans le faubourg S tint - Dominique , c’est-à-dire le couvent des jacobins, et le monastère des filles de la Conception.

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