CHAPITRE LXVI
que j'avois fait fréter pour Gênes, ma patrie, oii je me proposois d’aller cacher ma proie; le ciel, las des désordres de ma vie, ne voulu! pas me le permettre: doua Pau la tomba malade, et périt dans le trajet, quoi qu’on put faire pour la sauver.
Ce funeste événement, continua Monchique, me lit rentrer en moi- même. Je me reprochai mon crime, dont je vis alors toute l’énormité, et je pris la résolution de l’expier, s il étoit possible, en dévouant le reste de mes jours à la plus rude pénitence. Étant arrive a Gênes dans ce dessein, je vendis tous mes biens, et voici I emploi que je lis de l’argent qui m’en revint: j en donnai une partie a la vieille Anlonia pour aller pleurer dans une maison de filles pénitentes la part qu elle avoil eue à l’enlèvement de sa maîtresse. Je payai et renvoyai mes domestiques; et, après avoir distribué aux pauvres le reste de mes biens, je sortis de Gênes sous un habit d hermite, résolu de m’arrêter au premier bois ou dans quelque autre endroit qui me paroîtroit propre à servir de demeure à un anachorète; ce que je trouvai bientôt.
Mais, don Chérubin, poursuivit-il , je ne crois pas qu'il soit nécessaire que je t’en dise davantage, ni que je te raconte de quelle façon je suis venu d'Italie à Mexico; cela ne te regarde point; il suffit de t’avoir appris les faits qui t’intéressent; et je t’en ai, ce me semble, assez dit pour t’exciter à la vengeance. Plonge donc, ajouta-t-il en me présentant encore sa poitrine, plonge ton épée dans le cœur d’un misérable qui doit paroître un monstre à tes yeux. Non, non, lui répondisje, quelque offense que lu m’aies faite, je ne [mis me
336 LF. BACHELIER DE SALAMANQUE, résoudre à me venger par un assassinat, j’aime mieux te laisser clans ce désert mériter par une longue et rigoureuse pénitence, que le ciel ait pitié de toi.
Après avoir prononcé ces paroles, je sortis de la chapelle, et repris le chemin de Mexico, en faisant diverses réflexions sur cette aventure. J’en faisois de tristes quand je me représentois que doua Paula, ne s’étant écartée de son devoir que par un sortilège, étoit excusable; et il s’elevoit dans mon âme une joie secrète lorsque je pensois que sa mort me mettoit en état d’aspirer à la possession de dona Blanca. Pour Toston, qui ne trouvoit dans cet événement que de quoi se réjouir, il n’avoit que des idées riantes. Sitôt qu’il voyoit que je m’attend rissois sur le sort de dona Paula , il me parloit de la fille de Salzedo; si bien que, toutes réflexions faites, la joie l’emporta sur la douleur.