‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 186 sur 236 · CHAPITRE LXV T · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV T

c’est votre ennemi lui-même : je ne puis le méconnoître, quoiqu'il soit couvert de sang et presque méconnoissable.

Tandis que je parcourois des yeux ce malheureux, dont la vue en réveillant rnon ressentiment sembloitme défendre de le satisfaire, il me remit de son côté. Dès qu il m’eut reconnu, il jeta par terre la discipline dont sa main cruelle étoit armée contre lui; il s'avança vers moi; et me tendant son estomac tout ensanglanté : Don Chérubin, me dit-il, frappe, venge l’outrage que je t’ai fait : bien loin de vouloir me dérober à tes coups, j’en implore la faveur; en me perçant le sein tu me délivreras des remords qui me déchirent sans relâche, ou plutôt des furies qui me suivent sans cesse depuis deux ans. Eh! qu'as-tu fait de mon épouse, interrompis-je avec précipitation? Qu’est-elle devenue? Parle, scélérat, instruis- moi de son sort. Dona Paula n’est plus, répondit-il : un mois après son enlèvement la mort me l'a ravie. À peine ai-je joui de mon crime que le ciel m’en a puni. Si tu veux en savoir davantage, ajouta-t-il, entre dans ma chapelle, je t’informerai de tout ce que tu souhaites d’apprendre : aussi bien dois-je te faire ce récit pour justifier dona Paula, qui n’est point coupable. En achevant ces paroles, il nous attira dans un coin de la chapelle, Toston et moi, et là il nous tint le discours suivant:

Ecoute-moi, don Chérubin, je vais te faire un récit fidèle de la séduction et du ravissement de ton épouse. Quand j’eus formé le dessein de lui plaire, je gagnai par des présents la vieille Antonia, sa suivante, qui m apprit que dona Paula t’aiinoil trop pour être ca-

334 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, pable de te devenir infidèle. Là-dessus, au lieu de renoncer à mon fol amour, ainsi que je l’aurois dû faire, je m’y abandonnai de telle sorte, que je n’bésitai point à me servir d’un philtre amoureux qui me fut enseigné par un vieil apothicaire d’Alcaraz, et qui étoit, à ce qu’il me dit, composé de la poudre d’un certain oiseau dont l'espèce se trouve dans quelques endroits de l’Amérique. Comme je ne donnois pas dans de pareils secrets, que je traitois de chimère, je doulois fort que celui-là réussît; et toutefois Antonia n’eut pas plutôt fait prendre de cette poudre à sa maîtresse dans une tasse de chocolat, que le charme opéra.

Dès que j’en fus averti, je pris si bien mon temps et mes mesures, qu à l’entrée de la nuit des plus obscures je m'éloignai d’Alcaraz avec dona Paula et sa suivante, sans que personne nous aperçût. Nous gagnâmes avant le jour le village de Villa-Verde, qui n’en est éloigné que de deux lieues. Nous nous tînmes cachés dans le château d’un gentilhomme avec lequel j’avois lié amitié, qui étoit parent de don Ambroise de Lorca, et par conséquent ennemi de don Manuel et le tien. Ce gentilhomme se fit un plaisir de nous prêter un asile, et de favoriser une action qui vous déshonorait tous deux. Nous demeurâmes près de quinze jours dans notre retraite, sans appréhender vos perquisitions, parce que nous étions chez un cavalier qui n’avoit que des domestiques discrets et fidèles. Après cela, nous étant remis en chemin la nuit, pour nous rapprocher de la côte de Carthagène, nous nous rendîmes à un petit port où nous attendoit une barque pour nous conduire à Yviça. Là, nous nous embarquâmes sur un bâtiment

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