‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 189 sur 236 · CHAPITRE LXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVII

k*sse en laquelle je me plongeois de nouveau, en faisant réflexion à la fin tragique de mon épouse infortunée, que je regrettois au fond du cœur. M’arrêtant dans un village, ou plutôt dans une bourgade, pour y faire reposer mes chevaux, je fus tout surpris de voir beaucoup de populace assemblée à la porte du presbytère, a ce que je jugeai, cette maison étant voisine de l’eglise. J envoyai Toston pour savoir ce que ce pouvoit être, et la cause de ce tumulte. 11 y alla, et revint un moment après en s'écriant comme un extravagant : Ali ! Monsieur, la plaisante aventure qui se passe ici! Le cure de ce lieu vient de reconnoître sa femme sous 1 habit d’une pèlerine à qui il donnoit l'aumône, et le peuple que vous voyez attend qu’elle sorte de chez monsieur le curé pour la voir. Mon valet se remit cà rire avec excès sur cet événement, et il me pria de rester comme les autres pour savoir ce que deviendroit cette aventure. Je le fis taire cependant, ne voulant pas qu’il fit des folies au milieu d'un village où je pouvois être reconnu. Cette catastrophe me fit réfléchir sur la situation du curé, que je mettois en parallèle avec la mienne. Je disois en moi-même : Quelle différence du sort de cet homme avec le mien ! J’ai perdu pour jamais mon épouse sans espoir de la revoir, et le curé retrouve la sienne au moment qu’il s’y attendoit le moins. Curieux de savoir cette histoire plus au long, je perçai la foule, et je demandai à parlera monsieur le curé. On fit d’abord quelques difficultés de me laisser entrer; mais l’équipage que je faisois paroître, et l’habit que je poitois, faisant ouvrir les yeux de ceux qui étoient venus m ouvrir la porte du presbytère, fit que je ne Le Bachelier. ....

338 LF. BACHELIER DE SALAMANQUE, trouvai aucun obstacle. J’entrai et laissai Tostonànotre hôtellerie. J’aperçus dans une salle assez grande les notables du bourg assemblés autour d’un vénérable pasteur, à qui ils persuadoient que la pèlerine n’étoit pas sa femme; que même elle ne le connoissoit pas, et ne Favoit jamais vu. Je m’approchai du curé, qui se désoloit tle ce que la pèlerine ne vouloit pas le reconnoître. 11 se leva dès qu’il m’aperçut; et, trouvant sans doute ma physionomie revenante, il me pria de vouloir bien l’écouter; ce que je lui promis, en lui disant quelques mots de consolation et capables de lui donner de l’espérance. Il reçut mon compliment les larmes aux yeux, et me dit ; Monsieur, tel est mon malheur, il y a quinze ans que voyageant sur mer avec cette femme que vous voyez entourée de mes amis , et qui me méconnoît aujourd’hui, nous eûmes celui d’essuyer une tempête affreuse : notre vaisseau se brisa en mille éclats, et j’aurois succombé moi-même h la fureur des vagues et à celle des Ilots impétueux, sans un secours particulier du ciel. Après avoir roulé un temps considérable sur les vagues émues, qui tantôt me faisoient voir la profondeur des mers, et tantôt m’élevoient jusqu’aux nues, j’eus le bonheur d’apercevoir une barque vide qui flottoit, comme moi, au gré des flots. J’entrai dedans: quoique dans l’obscurité, le hasard me fit trouver deux rames, que je saisis aussitôt en rendant mille grâces au ciel; et, sans savoir où j’allois, je ramai deux ou trois heures, jusqu’à ce que je m’aperçus que la mer ctoit calme et que ma barque étoit arrêtée. En attendant le jour j’adressois au ciel mille vœux pour mon épouse et deux enfants que j’avois embarqués avec moi. A peine

CH A PI T HE LXVIl. 33g

l’aurore se fit-elle apercevoir, que ma surprise fut grande de me trouver dans un port rempli de plusieurs vaisseaux : sans doute la Providence avoit conduit ma barque et avoit pris soin de mes jours. Quelques matelots qui m'aperçurent de loin vinrent à mon secours : ils furent extrêmement étonnés de me voir échappé à la furieuse tempête que je venois d’essuyer; ils eurent pitié de mon état, et me prêtèrent un habit complet dont je me vêtis, les miens étant tout mouillés. Sauvé de ce péril affreux, j’allai dans une église, et je me recommandai au Seigneur. Je me promis bien de ne jamais m’embarquer. Mais cependant je regrettois la perte que j'avois faite d'une épouse qui m’étoit chère et de deux enfants que j’aimois tendrement. Après m’être informé de plusieurs passagers s ils n’avoient eu aucune nouvelle d'un vaisseau appelé X Étoile du Berger , et ayant appris que tout étoit péri, et que j’étois le seul échappé à ce cruel naufrage, je courus de port en port avec de l’argent que je fis de plusieurs bi joux que j’avois avec moi, et de deux anneaux qui m'étoient restés aux doigts. N’entendant parler en aucune façon de mon épouse, je formai la résolution de consacrer ma vie au service de Dieu, ne pouvant trop le remercier île la grâce qu’il m’avoit faite. Je repris mes études, que je n’avois pas encore oubliées, et quelque temps après j'entrai dans un séminaire. Au bout de quatre ans je reçus les ordres sacrés, à mon parfait contentement; et, après avoir quelque temps desservi cette cure, j’en fus nommé le pasteur. Voilà déjà plus de six ans que j’y suis, lorsque ce matin, en donnant la charité à cette pèlerine , je crus reconnoitre dans ses traits ceux de ma femme. La sur-

3/jo LE BACHELIER DE SALAMANQUE, prise où je fus en cet instant nie fit jeter un cri qui fit accourir tous mes gens. La pèlerine effrayée, de mon accident, ne sachant à quoi l’attribuer, entra avec moi pour me donner du secours. Revenu à moi, et regardant de plus près cette femme, je fis retirer tous ceux qui étoient présents; et, me trouvant seul avec elle, je lui demandai si elle n’étoit pas la fille de don Bardo de Mendoce. Elle en convint aussitôt, en me demandant à son tour d’où je pou vois la connoître. Je l'embrassai, et lui appris qu’elle voyoit en moi son infortuné mari don Raxas, échappé à la fureur des eaux par la grâce de Dieu. Mais jugez de mon étonnement, lorsque, se retirant de mes bras, elle me dit que j’extravaguois, qu’elle n’avoit jamais été mariée, et qu’il falloit que je fusse fou. Elle voulut à ces mots sortir, mais je la fis arrêter; et ce sont ses cris réitérés qui ont attiré tout le peuple de cette bourgade à ma porte. Ne suis-je point bien malheureux, continua ce bon prêtre, de n’être pas reconnu de ce qui m’étoit le plus cher au monde? Je vous en fais juges, Messieurs. Pour moi, curieux de m’instruire de la suite de cette aventure, je lui dis qu’il étoit de sa prudence de ne pas divulguer une semblable histoire par rapport à son caractère, et qu’il devoit se ménager dans une pareille conjoncture; que s’il me le pennettoit j’irois parler à cette pèlerine en particulier, et que je pourrois découvrir par ce moyen ce qu’elle étoit. Il le voulut, et commanda qu’on nous laissât seuls. Je m’approchai de cette femme : mais quel fut mon étonnement en reconnoissant , sous l'habit de pèlerine, Nise, ma première inclination ! Elle ne fut pas moins troublée à ma vue; et, me demandant par

Page 1