CHAPITRE LXVII. 3/ji
quel hasard je me trouvois là, je lui coulai ce que l'on clisoil d’elle, et que la curiosité étoit ce qui m'avoit engagé d entrer chez ce curé. Je l’exhortai à me dire la vérité. Elle me répondit aussitôt qu’il étoit vrai ‘J11 elle n avoit jamais été mariée, et qu’elle étoit bien la fille de don Bardo de Mendoce. Je lui demandai son nom de baptême. Elle me dit qu elle s’appeloit Theresa îSTise, et que, devenant sur lage, et ne pouvant plus servir à cause d'une infirmité qui la rongeoit depuis long-temps, et qu’elle gagna dans une de ses galanteries, elle avoit pris le parti de demander la charité sous 1 habit de pèlerine; qu elle s’accotnmodoil. assez de son état, et quelle y vivoit. Mais n’aviez-vous pas une sœur, lui dis-je? Hélas! oui, me répondit-elle: mais, ayant été séparée d’elle dans ma plus grande enlance parce qu on la maria, j ignore si elle vit encore, et le lieu où elle peut-être. Comment la nommoit-on? répartis-je. Doua brancisca. C est bon, lui dis-je en la quittant. Cela me suffisoit; et j allai retrouver monsieur le curé. Dès qu il me vit, il s’informa d’abord si cette pèlerine étoit sa femme, comme il n’en doutoit point. Je lui répondis que je ne croyois pas quelle le fut, et que la ressemblance de cette femme à la sienne avoit causé sa surprise et avoit frappé son imagination. Comment, lui dis-je, s’appeloit votre épouse? Doua Francisca , me repartit le cure. Eli bien, lui répondis-je en lui donnant la main, venez, et dans cette pèlerine embrassez votre belle-sœur doua Theresa Nise. Ma bellesœur! se peut-il, dit le curé en s’élançant vers elle, que vous soyez cette Nise dont me parloit si souvent mon épousé? La pèlerine le lui assura, et, de mon côté, je
342 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, confirmai qu’elle l’étoit, et que je l’a vois connue. Je lui racontai à cet effet l’endroit où je l’avois vue, lui cachant qu’elle a voit été l'objet de mes premières amours. Mais ce qui acheva de le confirmer, c'est que notre pèlerine tira son extrait baptistaire d’une boîte de ferblanc qu'elle avoit attachée à son côté; et, le montrant à monsieur le curé, il ne put plus douter de la vérité, et embrassa de nouveau sa belle-sœur. Après s’être informé de son état, il l’assura que désormais ils vivroient ensemble, et qu'ils ne se sépareroient qu’au tombeau. Le bruit courut bientôt dans le village que la pèlerine étoit la belle-sœur du curé, et que la ressemblance qu’elle avoit avec sa femme étoit si grande, qu’il y avoit à s’y méprendre.
Cette aventure m'a paru trop singulière pour ne la pas rapporter ici tout au long dans mes mémoires; et je crois que mes lecteurs ne m'en sauront pas mauvais gré. Je quittai le curé, qui ne me laissa point sortir sans que j’eusse accepté une collation frugale qu'il m'offrit : par ce moyen, il me fit témoin de la joie qu'il avoit de voir une sœur qu’il ne connoissoit pas. Il avoit les larmes aux yeux de tendresse, et en regardant Nise il ne cessoit de soupirer, se ressouvenant de son épouse. Ce spectacle m’attendrissoit ; et si je fus charmé de voir la chance tournée ainsi, je le fus encore plus de la générosité de ce bon pasteur. Combien y en a-t-il de beaucoup plus riches (pie celui-ci (son revenu ne se montant qu’à huit cents livres) qui laissent leurs parents dans une misère extrême, tandis qu’ils pourroient les soulager en les retirant chez eux, ou du moins en les aidant à subsister ?
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Le curé, curieux de savoir à qui il avoit parle, me demanda ce que j'étois. Je ue le lui cachai pas, cl il en marqua plus de considération pour ma personne. 11 me pria de lui accorder la permission de venir me voir; ce que je voulus bien. L’action louable de prendre sa sœur chez lui me parut si belle, que, quelque temps après, je lui lis avoir, par le moyen de mon ami don Juan de Salzedo, à quelques lieues de Mexico, du côté de Petapa , un bon bénéfice qui rapportoitdeux mille écus de revenu.
Le curé ne cessa de m'en remercier tous les jours, et de m'en témoigner sa reconnoissance. j’ai cité la fin de cette histoire ici, parce qu'il ne sera plus fait mention de lui dans la suite de ces mémoires. Je le quittai, et je m’aperçus bien que la gouvernante du bon curé regardoit d'un mauvais œil sa nouvelle hôtesse. Elle fut la seule que je trouvai fâchée de cet événement. Je revins à Mexico avec Toston. J’avois le cerveau si occupé de cette aventure, que j’en fis part en arrivant à don Juan de Salzedo, et que j'oubliai totalement de lui raconter celle qui m’intéressoit le plus, et dont je me promis bien de lui faire le récit le lendemain.