CHAPITRE LX VIII. 3/pJ
Je protestai à Salzedo que je n’avois point changé de sentiment, et là-dessus il me promit de nouveau la main de doua Blanca. Je fis, comme vous pouvez penser, les remercîinents que je devois à un homme qui, pouvant marier sa fille à quelque seigneur de la cour, ou bien à quelque contador mayor, ne dédaignoit pas mon alliance, ou plutôt qui la désiroit avec autant d’ardeur que si elle eut été très avantageuse pour lui.
Je lui témoignai ma reconnoissance dans des termes qui lui firent connoître que j'étois encore plus louché de l'affection qu il me marquoitque de la dot de~Blanche , quelque considérable qu elle pût être. Je suis persuadé, me dit-il, de la sincérité de vos sentiments; et si je ne consultois que mes désirs, vous seriez avant huit jours 1 époux de ma fille; mais une raison que je vais vous dire m 'obi ige à différer ce mariage de quelques mois. Don Alexis prendra bientôt la robe virile, je veux dire qu’il n aura plus de gouverneur. J’attends ce lemps-là pour vous procurer un poste plus important que le vôtre, et, permettez -moi de vous le dire, plus digne d’un cavalier qui doit être mon gendre.
En attendant, ajouta-t-il, je vous permets de revoir ma fille comme auparavant, et d’avoir avec elle des entretiens convenables à deux personnes qui sont à la veille de se lier l’un à l’autre par des nœuds éternels. Je ne négligeai point cette permission. Je revis Blanche, qui, me recevant en amant qui avoit l’aveu de son père, prit un peu d amour pour moi, en m’en inspirant beaucoup pour elle.
J ctois en peine de savoir quelle nouvelle place mon beau-père futur désiroit que j’eusse pour mériter l'hon-
346 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, neur qu'il me vouloit faire, lorsqu’il entra un matin dans ma chambre, en me disant d’un air gai : Mon fds (car il ne m’appeloit plus autrement ) albo (lies notcinda lapillo ! Vous n’êtes plus gouverneur de don Alexis. Ce jeune seigneur est à présent maître de ses actions, et vous mon collègue. Le vice-roi, pour récompenser les soins que vous avez pris de l’éducation de son fds, consent que je vous associe à mon travail, et que vous partagiez avez moi le titre de premier secrétaire de la vice-royauté. C’est une grâce que je lui ai demandée, et que je viens d’obtenir. Ne me dites point que, vous sentant incapable de vous bien acquitter de mon emploi, vous avez de la répugnance à vous en mêler. Que mes fonctions ne vous épouvantent pas : ce n’est point la magie noire. Il ne faut pour remplir ma place que de 1 ordre et du bon sens. Soyez sur cela sans inquiétude. Je vous aurai bientôt mis au fait des affaires les plus difficiles.
Sur cette assurance je perdis tout à coup l’aversion que j’avoiseue jusque alors pour les bureaux, et je répondis à Salzedo que véritablement mon incapacité me faisoit peur; mais, puisqu’il n’en étoit point effrayé, (pie je ferois ce qu’il voudroit, comptant bien qu’il m’aideroit de ses conseils, ou, pour parler plus juste, qu’il me meneroit par la lisière. Sitôt qu’il me vit déterminé à faire ce qu’il désiroit, il me conduisit au viceroi, auquel il me présenta comme son collègue et son gendre. Son excellence approuva le dessein qu il avoit de m’associer à son ministère, et de me faire épouser blanche, ne croyant pas, lui dit obligeamment ce seigneur, qu’il pût trouver un sujet plus propre (pie moi