CHAPITRE I
a se lasser de m avoir pour commensal, car le bonhomme éloit un peu avare, me tint ce discours : Ami don Chérubin , vous des présentement en âge de penser a un établissement, et en état de vous soutenir par vous-même en vous faisant précepteur; c’est le meilleur parti que vous puissiez prendre. Vous n’avez qu’à vous rendre à Madrid; vous y trouverez facilement quelque bonne maison, d'où, après avoir élevé l’enfant, vous sortirez avec une pension pour toute votre vie, ou du moins avec un bénéfice. Vous êtes un habile o-areon et vous avez ! air sage; vous êtes né pour exercer le préceptorat.
Comme je voyois à Salamanque deux ou trois précepteurs qui me paroissoient contents de leur condition , je me mis dans l’esprit que leur poste devoit être plein d agréments. Ainsi le vieux docteur eut peu de peine a me persuader. Je lui dis que j’etois prêt à partir; et, après l’avoir remercié de ses bontés, je me rendis effectivement a Madrid parla voie des muletiers, avec un coffre qui contenoit tous mes effets, c’est-à-dire un peu de linge, mon habit de bachelier, et quelques pistoles que le vieillard m’avoit lâchées malgré son avarice.
Étant arrive à Madrid, j allai descendre à un hôtel garni où i'on donnoit à manger proprement, et où plusieurs honnêtes gens étaient logés. Je fis connoissance avec eux, et je liai, entre autres, un commerce d’amitié avec le cure de Léganez, qu'une affaire importante avoit amené à Madrid. 11 me fit confidence du sujet de son voyage, et je lui appris le motif du mien.
Je ne lui eus pas sitôt dit que j'avois envie d’être
précepteur, qu’il fit une grimace dont je ris encore toutes les fois que je m’en souviens. .Te vous plains, seigneur bachelier, s’écria-t-il. Que voulez-vous faire ' Quel genre de vie allez-vous embrasser? Savez-vous bien à quoi il vous engage? à sacrifier votre liberté, vos plaisirs et vos plus belles années à des occupations pénibles, obscures et ennuyeuses. Vous vous chargerez d’un enfant qui, quelque bien né qu’il puisse être, aura toujours des défauts. Il faudra vous appliquer sans relâche à former son esprit aux sciences, et son cœur à la vertu. Vous aurez ses caprices à dompter, sa paresse à vaincre, et son humeur à corriger.
Vous n’en serez pas quitte, poursuivit-il, pour les peines que votre élève vous fera souffrir. Vous serez obligé d’essuyer de la part de ses parents de mauvais procédés, et de dévorer même quelquefois les mortifications les plus humiliantes. Ne pensez donc pas que le préceptorat soit une condition pleine de douceur : c’est plutôt une servitude à laquelle, pour se réduire, d faut, comme pour se faire moine, être quelque chose
de plus ou de moins qu’un homme.
Vous pouvez, ajouta le curé de Léganez, vous en rapporter à moi là -dessus. J ai fait le métier que \ous avez envie de faire. Après celui d’un aumônier d’évêque , c’est le plus misérable que je commisse; je sais ce que c’est. J’ai élevé le fils d’un alcade de cour; je n'ai pas véritablement tout-à-fiiit perdu mes peines, puisque ma cure en est le fruit; mais je vous proteste qu elle me coûte bien cher. J’ai passé huit années dans un esclavage plus rude que celui des chrétiens en Barbarie. Mon élève, qui de tous les enfants du monde étoit peut-