CHAPITRE
être le moins propre à recevoir une excellente éducation, joignoit a une stupidité naturelle une aversion parfaite pour tout ce qui s’appelle ordre et devoir; de maniéré que, pour 1 endoctriner, j’avois beau suer sang et eau, je ne faisois que semer sur le sable. Encore au roi s- je pris patience, si l’alcade, moins aveuglé par 1 amour paternel, eût rendu justice à son fils; mais ne pouvant le croire aussi stupide qu’il étoit, il s’en prévoit à moi. Il me reproclioit l’inutilité de mes leçons; et, ce qui ne m’étoit pas moins sensible que l’injustice de ses reproches, il me les faisoit sans ménager les termes.
J avois donc, continua le cure, à souffrir également du père et du fils d’une manière différente; j'avois encore, dans les domestiques, des tyrans de mon repos, des espions vigilants, et des inferieurs toujours prêts a me manquer de respect. La vilaine maison, dis-je au cure! Je vous trouve encore bien heureux de n’en être pas sorti sans récompense. Vous avez raison, me répondit -il; encore observerez-vous, s’il vous plaît, qu il m est dû près de mille écus d’appointements dont I alcade ne songe point à me tenir compte, ou plutôt qu il croit m avoir bien payés en me faisant obtenir une cure de campagne. Et votre disciple, repris-je, u t sl-il pas 1 econnoissant des peines qu’il vous a données? Ne vous fait-il pas bien des amitiés lorsque vous vous rencontrez tous deux? Je ne le vois point, repartit le curé : à peine a-t-il été dans le monde qu’il a oublié son latin et son précepteur.
lels furent les discours que me tint le curé de Léganez, pour m’ôter l’envie d’être précepteur. Néan-
LE BACHELIER DE SALAMANQUE, moins, tout senses qu’ils étoient, ils ne firent pas plus d impression sur moi qu’en font sur une fille tendre ceux qu’on lui tient pour la dégoûter du mariage. Il s’en aperçut; et jugeant bien qu'il perdroit le temps à vouloir me détourner de mon dessein, il poursuivit de cette sorte : Je vois bien qu'il est inutile de combattre votre résolution. Vous voulez donc absolument tâter du préceptorat? A la bonne heure. Mais puisque je n’ai point assez d’éloquence pour vous faire changer de sentiment, du moins souvenez-vous d’un avis que j'ai à vous donner: soyez extrêmement sur vos gardes lorsque vous demeurerez dans une maison oii il y aura des femmes : le diable aime à tenter les précepteurs ; et pour peu que l’instrument qu’il met en œuvre soit joli, ils ne manquent guère de succomber à la tentation.
Je promis au curé de Léganez de suivre exactement son conseil, le beau sexe étant en effet un écueil redoutable pour moi ; car je ne sentois déjà que trop que j’avois reçu de la nature un tempérament contre lequel ma vertu auroit bien a lutter.