‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 202 sur 236 · CHAPITRE L X X I · texte numérisé non relu

CHAPITRE L X X I

Don Pedro, jugeant bien <|ue l'archevêque vouloit le ruiner en le rendant odieux au peuple, et d’ailleurs s apercevant que I on commençoit à l’insulter dans les rues, perdit une partie de sa fermeté, et se relira au palais du vice-roi pour prier son excellence de le protéger, puisqu’après tout il n’avoit fait que ce qu’elle lui avoit ordonné. Là-dessus le comte de Gelves envoya la plupart de ses domestiques aux portes des églises, arracher les affiches d'excommunication et d'interdiction (pii y étoient. fl lit dire ensuite aux supérieurs des couvents qu il leur eommandoit d’ouvrir leurs églises et d y faire dire des messes, sous peine ch* désobéissance. Mais les moines répondirent que dans cette occasion il leur sembloit qu ils dévoient plutôt obéira leur pasteur qu’au vice-roi. Sur leur refus, son excellence m appela et me dit : Don Chérubin, allez tout à 1 heure dire de ma part à l’archevêque que je lui ordonne de révoquer ses censures.

Je me rendis en diligence au palais archiépiscopal , et j’exposai ma commission au prélat, qui me dit d’un air brusque, qu il ne pouvoit faire ce que le comte lui eommandoit, (pie Mexio, le perturbateur du repos public, ne se fût préalablement Soumis à l'église, et n’eût

dédommagé tous les prêtres des sommes qu’il leur avoiL lait perdre. Je voulus représenter a sa grandeur irritée quelle ne faisoit pas reflexion que celoit désobéir au roi que de refuser d’obéir aux ordres de son ministre; mais le furieux don Alonso m'interrompit avec emportement : laisez-vous, mon ami, me dit-il, je n’ai pas besoin de vos remontrances. Je sais ce (pie je dois à un vice-roi qui lait un si mauvais usage de son pouvoir, et

366 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, qui mériterait d’être traité comme don Pedro. Je 11e jugeai point à propos de répliquer, quelque envie que j’en eusse, et je me retirai, de peur d’être aussi excommunié.

Le vice-roi, qui n’étoit guère moins violent que l’archevêque, fut transporté de colère quand je lui eus rapporté ce (pie le prélat m’avoit dit; et, cédant à son premier mouvement, il lit venir le capitaine de ses gardes : Tirai, lui dit-il , je vous commande d'aller vous saisir de la personne de l’archevêque dans quelque lieu qu’il soit, l’immunité des églises ne devant pas même être respectée dans cette occasion. Conduisez ce prêtre à la Vera-Cruz, et le mettez sous la garde du château, jusqu’à ce qu’on puisse l’embarquer pour le transporter en Espagne.

Tandis que Tirol rassembloit ses gens pour exécuter l’ordre de son excellence, l’archevêque en fut averti. Il sortit aussitôt de la ville, et se réfugia dans le faubourg de Guadaloupe, accompagné de plusieurs ecclésiastiques. Là, il dressa lui-même contre le vice-roi une excommunication qu’il chargea un de ses prêtres de faire afficher à la porte de la cathédrale. Ensuite ayant appris qu’on le poursuivoit, il se sauva dans une église, où il lit allumer des cierges sur l’autel, et se revêtit de ses habits pontificaux, trop persuadé que dans cet état aucun homme n’oseroit mettre la main sur lui. M ais il fut bientôt désabusé. Tirol, à la tête de ses gens, entra dans l'église; et, s’étant respectueusement approche du prélat, le pria d’entendre la lecture d’un ordre du roi qu'il lui apportent, et de s’y soumettre sans résistance, pour éviter le scandale. Sur cela notre

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