‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 201 sur 236 · CHAPITRE EX XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE EX XI

preneurs commencèrent cet ouvrage d iniquité. I.c lecteur verra par l'événement la vérité du proverbe : lu codicia quebra u/ suco, la convoitise rompt le sac.

Don Pedro Mexio, suivant l’accord fait entre lecomle et lui, acheta tout le sel qu'il put trouver à vendre dans le pays, et en remplit les greniers qu’il avoit loués dans cette intention. Par ce moyen le sel devint plus rare, et renchérit de jour en jour. Alors don Pedro, vendant le sien, en augmenta peu à peu le prix, de manière que les pauvres commencèrent à se plaindre, et les riches a murmurer, d’autant plus qu’ils savoient bien les uns et les autres ce qu'ils dévoient penser de cette cherté. Ils ne s’en tinrent pas aux plaintes et aux murmures. Us présentèrent, au nom du peuple en général, une requête aux juges de la chancellerie, demandant qu’on remit le sel à son prix ordinaire : mais le vice-roi, qui etoit a la tète de ces juges, dont la plupart n’osoient être d une autre opinion que la sienne, leur fit entendre que cette cherté ne dureroit pas long-temps, et qu’il falloit prendre patience. De sorte que personne n’ayant la hardiesse de s opposer à son avarice, on laissa Mexio continuer son brigandage à son aise.

A la fin, le peuple, las de ne pas voir finir ce monopole, implora le secours de l'archevêque, en exposant, dans un mémoire à sa grandeur, qu elle devoit interposer son autorité pastorale pour délivrer ses ouailles de la tyrannie de don Pedro. Le pasteur, touché de leur misère, ou, pour parler plus juste, poussé par une secrète haine qu’il avoit pour le vice-roi, saisit cette occasion de le mortifier, sous le spécieux prétexte de les soulager. Jl résolut d’employer les censures

364 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, de l’église contre Mexio, n ignorant pas que ce seroil attaquer indirectement le comte, (le prélat passionné se nommoit don Alonso de Zerna. Il éloit fils d’un hidalgo de la Castille vieille. Il avoit obtenu, je ne sais comment, l’archevêché de Mexico, qui vaut soixante mille écus de rente, et, fier de la possession d’un si riche bénéfice, il se croyoit pour le moins égal au vice-roi.

Don Alonso, pour chagriner son ennemi, excommunia don Pedro, et fil afficher son excommunication aux portes de toutes les églises, afin que personne n’en ignorât. Mexio en étant informé, n’en fit que rire. Il se moqua de l’archevêque; et, pour lui montrer le peu de cas qu’il faisoit de son excommunication, il continua de vendre son sel, et même il en haussa le prix. Cette audace ne manqua pas d’irriter l'impétueux prélat, qui de son coté, n’écoutant et ne suivant que son humeur bouillante, poussa son ressentiment jusqu’à interdire le service divin.

Rien n’est plus considérable dans la Nouvelle-Espagne que cette interdiction. C’est pour ainsi dire sonner le tocsin pour avertir le peuple que le feu est dans la maison du Seigneur : car, dès le moment qu elle est publiée, on ferme les portes des églises, on n’y dit plus de messes, on n’y fait plus de prières; c’est une suspension générale de toutes les fonctions ecclésiastiques. Pour bien concevoir l’importance de cette redoutable censure, il faut savoir qu’il y a plus de mille prêtres à Mexico, tant séculiers que réguliers, qui ne subsistent que des messes qu’ils disent à un écu chacune; ce qui monte à plus de mille écus par jour, et ce que l’excommunié doit payer.

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