‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 214 sur 236 · CHAPITRE LXXV. 38i · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV. 38i

reste de mes jours avec Blandine; mais le ciel n'a pas voulu m'accorder cette satisfaction. J’ai fait rencontre a Cadix d un Gabriel de Monchique, qui m’a enlevé ma femme , sans qu liait été en mon pouvoir de m’y opposer.

Est-il possible, m’écriai-je, que ce malheur le soit arrivé? Raconte-moi, je te prie, de quelle façon Blandine ta été ravie. C'est, reprit Boston, un récit que je vais vous faire en peu de mots. En débarquant à Cadix, je ni avisai pour mes péchés d aller loger dans la rue Saint- f rançois, à l’enseigne du Pélican. 11 y avoit dans cette hôtellerie un jeune capitaine anglois dont le vaisseau étoit a 1 ancre dans le port. Dès (pie ce fripon vit ma femme, il en fut épris; et formant le dessein de me la souffler, voici de quelle manière il l’exécuta : il se gai da bien de faire le passionne, de peur que je ne m’aperçusse de ses intentions, cl ne changeasse d’hôtellerie; ce que je n’aurois pas manqué de faire sur-lechamp : il affecta un maintien si sage, que j’en fus étonné. Se peut-il, disois-je en moi-meme, qu’un officier de marine de cette nation ait un air si doux et si poli? Ce capitaine, appelé Cope, me fit mille civilités, sans paraître prendre le moindre plaisir à regarder Blandine, et ne la regardant même presque pas. Je fus la dupe de sa manœuvre; je répondis à ses politesses, et nous soupames ensemble le premier jour, aussi familièrement que si nous eussions été les meilleurs amis du monde.

Cope, en soupant, me demanda de quel endroit d’Espagne j’étois. Delà ville d’Alcaraz, lui répondis-je, près de la province de Murcie. Cela est heureux, répliqua le capitaine; je dois dans deux jours partir de Cadix

•1"'a 1 BACHELIER DE SALAMANQUE,

pour Alicante, je vous jeterai, si vous voulez, en pas saut, à Vera , qui, je crois, n’est pas loin de chez vous. J acceptai avec joie la proposition, m’imaginant ne pouvoir mieux faire, et rendant grâces au ciel de trouver une si belle occasion de revoir bientôt ma patrie. Je menai donc, deux jours après, Blandine à bord du vaisseau de Cope, qui nous y reçut avec des manières si honnêtes, que je m’applaudissois d’avoir fait une si bonne connoissance. Allons, nous dit-il lorsque nous lûmes en pleine mer, faisons bonne chère. J’ai une ample provision de toutes sortes de viandes et d’excellents vins. Soyons toujours à table, c’est le moyen de ne nous point ennuyer sur la route.

Vous connoissez mon foible, s’écria Toston : j’aime la vie animale. Le capitaine Cope m'engagea sans peine à boire, et je m’enivrai comme un Allemand. Quand je fus dans ce bel état, il me fit portera terre par ses matelots, qui m’y laissèrent étendu tout de mon long. Là, je dormis d’un profond sommeil : après quoi, m’étant réveillé au lever du soleil , et ne voyant point de navire, j’eus tout le loisir de faire des réflexions sur les politesses de l’Anglois, que je maudis avec d’autant plus de raison, qu’il avoit avec ma femme en son pouvoir un coffre oii étaient mes espèces, et qu’il ne me restoit pour tout bien que quelques pisloles que j’avois dans mes poclies. Encore fus -je trop heureux que les matelots ne m’eussent pas volé cet argent pour se payer de la peine de m’avoir mis à terre, et abandonne à la Providence.

Ne sachant dans quel lieu j’étois, ni de quel côté je devois tourner mes pas, je suivis à tout hasard un sen-

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