‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 215 sur 236 · CHAPITRE LXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV

lier qui me conduisit au village d’AIzira près de Cil, . allai', d’où je gagnai la ville de la Honda. Je m’y reposai deux ou trois jours. Ensuite, au lieu d’aller trouve, mes parents, à qui je netois plus en état d’être utile. ie Pris la route ‘le Séville sur une mule de louage, dans la résolution de jpe remettre à servir, si je pouvois rencontrer quelque maître qui me convînt. Je n’en trouvai pas; et jugeant que c’étoit à Madrid qu’il en falloit aller chercher, je pris le chemin de cette ville, <m je suis redevenu laquais, après avoir été valet de’ chambre du fils d’un vice-roi.

Je te plains, mon ami, dis-je à Toston, lorsqu’il eut achevé son récit, et je déplore encore davantage le malheur de Blandine. Quelle affreuse aventure pour elle ! Je conçois la douleur dont elle a du être saisie lorsque le perfide Cope a fait paroî.re sa trahison. Elle en sera peut-être morte de chagrin. Oh! que non, répondit-.l : Blandine n’est pas femme à imiter ces hé- 1 ornes dt 1 oman, qui, quand elles se trouvoient entre les grilles des corsaires , aimoient mieux mourir que de >e rendre a leurs désirs. Je connois mal la créole, ou Cope a eu peu de peine i, la persuader; et je ne crois pas, entre nous, qu il ait eu besoin de poudre de colibri pour triompher de sa vertu.

Que dis- tu, m'écriai -je? A ce compte-là Blandine seroit donc une coquette? Assurément, repartit Toston.

J en douto.s à Mexico ; mais elle a tourné mon doute en certitude sur la route de la Vera-Cruz à Cadix, il v a 'oit ’ Pafmi ,cs passagers, un jeune cavalier qui la lorgnon, et je remarquai plus d’une fois qu’elle répondoit à ses mines par des regards agaçants. En un mot, c’étoit

384 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, une petite personne dont la garde m’auroit donné bien de la tablature à Alcaraz, où les jeunes cavaliers sont vils et galants. Je me console enfin de l avoir perdue. Je voudrois seulement (pie le capitaine Cope eût partagé le différend par la moitié, qu’il m’eût rendu mon coffre et retenu ma femme.

Je suis bien aise, lui dis-je, mon enfant, que tu ne sois pas plus affligé de l’enlèvement de ton épouse; et, dans le fond, tu n’as pas sujet de l'être davantage, si Blandine est du caractère que tu dis. A l'égard de ton coffre, dont tu regrettes la perte avec plus de raison, j’en parlerai à madame la comtesse, et j’ose te promettre qu’elle entrera dans tes peines. De ma part, tu peux, compter que je ne refuserai pas de contribuer à te remettre en état de faire le voyage d’Alcaraz de la manière f[ue tu le désires. Je suis aussi persuadé que don Alexis ne manquera pas de compatir à ton infortune. Il pourra bien même te reprendre à son service; mais peut-être es-tu trop attaché au maître que tu sers actuellement pour le vouloir quitter. Oh! pour cela non, s’écria - 1 - il en riant. Mon maître, qui se nomme don Thomas Trasgo, est un original sans copie : c’est un visionnaire qui a une sorte de folie tout-à-fait plaisante. Il dit, et croit effectivement qu’il a, comme Socrate, un esprit familier. Mon ami, me tlit-il lorsqu il m eut arrêté pour le servir, apprends que j'ai un genie qui s’est donné à moi par prédilection, et qui m instruit de tout ce que veux savoir. Je m’entretiens avec lui tous les matins, et je t’avertis de te retirer quand tu nous entendras discourir ensemble; car il aime à me parler sans témoins.

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Véritablement, un matin que don Thomas étoit dans son cabinet, poursuivit Toston , je l'entendis parler tout haut. Je crus qu il y avoit quelqu’un avec lui. l'oint du tout, il étoit tout seul. Il se parloit et se répondoit à luimenie, croyant converser réellement avec un génie. Je fis un éclat de rire à ee portrait extravagant; cl là-dessus je quittai Toston, après lui avoir dit de venir le jour suivant se présentera l'hôtel; ee qu'il lit, bien persuade qu’on le retiendrait dans cette maison. Il alla d'abord se Taire annoncera la comtesse, qui ne refusa pas de lui parler. Il lui raconta son malheur. Elle en parut touchée, quoique au fond de son âme elle ne s’en souciât guère. Mon ami, dit-elle a Tostoii, nous ferons quelque chose pour vous. Il suffit que vous ayez maimé de notre pain pour que nous ne vous laissions pas sur le pavé. Allez voir mon fils; je ne doute point qu'il ne soit dispose a vous faire plaisir.

Don Alexis, que j’avois déjà prévenu et déterminé a le reprendre à son service sur le même pied qu’auparavant, le reçut fort bien. Soyez le bien revenu, soignent d oston , lui dit— il d un air railleur; comment gouvernez-vous le capitaine Cope ? Il vous a joué, ce me semble, un assez vilain tour; mais donnez-vous patience: il pourra vous renvoyer votre femme et votre argent. Peut-être 11e vous a-t-il fait cette pièce que pour badiner, et pour voir comment vous prendriez la chose. Racontez-moi l’aventure : j’aime à vous entendre faire des récits comiques, vous vous en acquittez à merveille.

Ile ! Monsieur, lui répondit Toston, pourquoi vouloir que je vous conte une histoire que vous savez déjà, et dont je ne puis faire le récit sans renouveler ma Le Bachelier. , r,

38(* LE BACHELIER DE SALAMANQUE, douleur l N importe, répliqua don Alexis, je le veux absolument : un détail de ta bouche me réjouira. Toston, pour le contenter, lit ce qu’il souhaitoit, et divertit infiniment ce jeune seigneur, qui l’interrompit plus d une lois pour s abandonner à des ris immodérés, comme si 1 aventure dont il s’agissoit eût été la plus plaisante du monde.

Lorsque don Alexis lut las de s’égayer aux dépens de Toston, il prit son sérieux , et lui dit : Va , mon ami, pour te consoler du malheur qui t’est arrivé, viens reprendre la place que tu avois auprès de moi avant ton mariage. Redeviens mon premier valet de chambre, et le dépositaire de mes secrets. Je te donnerai bientôt de 1 occupation, ajouta-t-il. J ai ébauché une conquête, et j’ai besoin de tes conseils pour l’achever. Ces paroles causèrent une grande joie à Toston , qui , dès ce jour-là même, quitta don Thomas et son genie , pour aller demeurer à l’hôtel de Gelves.

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