‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 217 sur 236 · CHAPITRE I.X XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE I.X XVI

,nen°is tout seul au Prado. Je vis sortir d’un jardin une dame voilée, et dont l’air noble et majesteux prévenoit en faveur de sa naissance. Elle fit quelques tours dans la prairie; et s’apercevant que je m’approchois d’elle pour mieux la voir, elle se retira vers le jardin pour y rentrer et tromper ma curiosité; mais, soit que mes pas précipités ne le lui permissent point, soit quelle voulût me laisser le temps de la joindre, je me trouvai avant elle a la porte du jardin.

Madame, lui dis-je en la saluant avec une politesse respectueuse, il faudrait que je fusse bien peu galant, si, rencontrant une personne toute charmante, je ne iui témoignois pas le plaisir que me cause sa vue. Seigneur cavalier, répondit la dame, vous êtes prodigue de douceurs. Loin de refuser de l’encens aux dames qui en sont dignes, vous avez bien la mine de l'offrir même à celles qui ne le méritent pas. Là-dessus je répliquai, la dame repartit, et nous nous séparâmes après une assez longue conversation.

Depuis ce temps-là, dit Joston, l avez-vous revue? Mon , répondit le jeune comte, quoique j’aille presque tous les matins au Prado. Si elle n’est pas sortie de son jardin depuis ce jour-là, c’est apparemment qu’elle veut m’eprouver; car, sans vanité, je crois qu’elle est contente de moi. 11 n’en faut pas douter, reprit le valet: un cavalier fait comme vous est sur de plaire. Comment la nommez-vous? J e ne sais point encore son nom , repartit don Alexis. Elle m'a défendu de m’informer qui elle étoit, et, de peur de lui déplaire, je n'ai osé faire aucune démarche pour la connoître. Peste! s’écria foston , vous êtes un rigide observateur des comman-

JOO LF, BACHELIER DE SALAMANQUE, deinents des clames : mais apprenez qu’elles trouvent lion quelquefois qu’on leur désobéisse.

Ma foi, Monsieur, continua-t-il, vous êtes encore fort éloigné de votre compte. Je vois bien qu’il faut que je me mêle de ccile affaire, autrement elle tournera mal pour vous. Allons tout à l’heure au Prado, et montrez-moi le jardin d’où vous avez vu sortir votre princesse : je ne vous en demande pas davantage. Don Alexis le prit au mot, et le mena jusqu’à la porte du jardin.

Lorsqu’ilsy furent arrivés, Tostonditau jeune comte: Laissez -moi seul ici, et retournez au logis; je vous rejoindrai bientôt , et soyez assuré que je vous dirai quelles personnes habitent cette maison. Nous prendrons là-dessus nos mesures. Sur cette assurance, don Alexis reprit le chemin de l’hôtel de Gelves, et son confident s’assit auprès de la porte du jardin, espérant qu’il en pourroit sortir quelque domestique qu’il feroit parler.

Il y avoit déjà plus d’une heure qu’il étoit là, quand tout à coup la porte s’ouvrit, et offrit à ses yeux surpris une jeune personne qu’il reconnut pour être Blandine; comme en effet c’etoit elle-même qui se présentoit à sa vue. Elle le remit dans le moment, et courut à lui si transportée de joie, qu’elle s’évanouit entre ses bras. La mauvaise opinion qu’il avoit alors de la vertu de son épouse l’empêcha de partager le ravissement où elle étoit de le rencontrer. 11 crut que c'étoit une feinte, et que la mignonne étoit peut-être plus fâchée que réjouie de le retrouver. Il ne laissa pourtant pas de la secourir; et quand elle eut repris l’usage de ses sens :

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lst'co vous, cher époux, lui dit-elle , est-ce vous que

je vois.’ vous que je crovois au fond de la mer: vous que jai compté parmi les morts! I?» disant ces paroles, ‘ Ile emhrassoit son mari avec des (léinonslralions de tendresse dont il auroit été fort touché s’il les eut crues sinctKs, mais, au lieu de s y prêter de bonne grâce, il repoussa doucement sa femme, et lui dit d’un air sriitiiN: . 1 oint, di' grimaces, lilandme. Pourquoi tous ces transports de joie, ou plutôt tous ces faux témoignages d affection Ne m’allez-vous pas faire un beau roman pour me persuader que ('.ope a sottement lâché

sa pion ! Non , non, ne vous flattez point que je sois assez crédule pour vous en croire sur votre parole. Vous vous êtes rendue aux sollicitations de ce capitaine , ou vous avez cédé a sa violence.

Toston , répondit la créole, écoutez-nioi sans m’interrompre : je puis sans rougir paroître devant vous. >*i mon honneurs’est trouvé dans un grand péril, sachez qu il n y a pas succombé. Je vais vous faire un rapport fidèle de ce qui s est passé entre (.ope et moi , et vous verrez qu’au lieu de vous trahir, j’ai poussé la vertu plus loin ipie Lucrèce.

Rappelez -vous, continua-t-elle, ce souper perfide que cet Anglais nous donna sur son bord. Tandis (pie vous faisiez la débauche avec lui, je me retirai dans une petite chambre qu’il avoit, disoit-il, fait préparer pour vous et pour moi, et j’y dormis tranquillement jusqu au lendemain. A mon reveil, ne vous trouvant pas à mon côté, je me levai pour vous aller chercher. Alais dans ce moment Cope entra dans ma chambre, affectant I air d un homme désolé. Madame, me dit-il,

%° LE BACHELIEH DE SALAMANQUE, vous me voyez au désespoir : il est arrivé cette nuit un malheurdont je ne puis me consoler. Le seigneur Toston votre époux, dans son ivresse, ayant été sur le tillac pour quelque besoin, est tombé dans la mer, et s’est noyé. Je ne saurais revenir de ce funeste événement Y cette triste nouvelle je fis retentir le vaisseau de cris perçants. Je m’arrachai les cheveux; je fus comme une possédée. Pendant ce temps-là, moncapitaine, jouant le rôle d un homme affligé, soupirait, gémissoit,et sembloit vouloir enchérir sur ma douleur. Il eut pendant deux jours entiers la patience de m’entendre pousser des plaintes et de voir couler mes pleurs, sans m’oser tenir des discours consolants. Au contraire, le traître irritoit mon affliction par le regret et le déplaisir qu’il me témoignoit de vous avoir engagé à vous embarquer sur son bâtiment. Il s’accusoit avec amertume d’être la cause de votre mort, qu’il ne cessoit de se reprocher.

Mais dès le troisième jour il ne jugea plus à propos de se contraindre; et faisant un autre personnage : belle lilandîne, me dit-il d’un air doux, il est bien douloureux sans doute de perdre ce qu’on aime; cependant, quelque raison qu’on ait de pleurer sa perte, il vaut mieux faire des efforts pour s’en consoler, que de ne vouloir écouter aucune consolation. Après tout, est-ce à votre âge que la mort d’un mari doit faire tant de peine ? Jeune et jolie comme vous êtes, vous ne sauriez manquer d’époux : je sens même que j’en ai un à vous proposer; c’est moi : si vous n’avez pas d’aversion pour ma personne, je vous demande la préférence. Je remerciai ('.ope de l’honneur qu'il s’offroit à me faire, et je

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