CHAPITRE VIII
J avois appréhendé que les braves, en recevant mes adieux, ne vidassent mes poches. Aussi, dès que je les eus perdus tous deux de vue, je tirai ma montre, et la baisant comme une mère baise son (ils échappé- du naufrage : Ma chère montre, m’écriai-je en l’apostrophant, vous avez été dans un grand péril ! j’ai cru, je 1 avoue, que nous n'arriverions point ensemble à Tolède , et que vous alliez reprendre le chemin de Madrid.
J avois en effet raison d’être surpris que ces vaillants ne m eussent pas vole, puisque ces fripons ordinairement ne valent pas mieux que les Bohémiens. Outre nia montre , j avois une bourse pleine de doublons, qu en qualité d intendant de dona Louise, j’avois reçus la veille d un de ses débiteurs; si bien que les spadassins auroient plus gagné en me dévalisant qu’ils ne firent; en m’écartant de Madrid.
Ale voyant à Léganez, je n’eus garde de passer outre sans voir monsieur le curé, mon ami. Je me faisois un plaisir de lui conter ma dernière aventure, et de m'arrêter quelques jours chez lui ; car je ne doutois point qu il ne voulut me retenir. Mais je fus trompé dans mon attente : je ne trouvai point ce bon curé, lequel, étant de ceux qui n aiment pas plus la résidence que les évêques, étoit absent. O11 me dit qu’il étoit parti pour Cuença, et qu on ne savoit pas quand il en reviendroit.
Je continuai ma route jusqu’à Mosiolès, où j’eus le
bonheur de rencontrer un muletier de Tolède qui s’en
retournoit avec une mule de renvoi. Je la louai, et je
poursuivis mon chemin. Nous fûmes joints près d’Il-
lescas par un ecclésiastique, qui, venant après nous, Le Bachelier.
monté sur un bon cheval, s’étoit hâté de nous atteindre pour avoir notre compagnie. Nous nous saluâmes poliment de part et d’autre, et liâmes conversation. L envie que j’avois de savoir qui il étoit me fil prendre la liberté de le lui demander. Je suis, me répondit- il, un des soixante chanoines de l’église appelée communément le Saint-Siège de Tolède
A. ces mots, je me sentis saisi d’un profond respect, ayant ouï dire plus d’une fois qu’un canonicat de cette église valoit deux évêchés d’Italie. Voyant donc que j’avois l’honneur d’être avec un si gros bénéficier, je le pris sur un ton plus bas avec lui, et je commençai à mesurer mes paroles. Je ne sais s’il le remarqua; mais il n’en parut pas plus vain ni plus fier. Il s informa à son tour qui j’etois. Je lui répondis que j’étois un bachelier de Salamanque; que je venois de la cour, où j’avois élevé un jeune seigneur, et que j aliois a lolède chercher une nouvelle éducation. Vous la trouverez facilement , me répliqua le chanoine , étant , comme vous paraissez l’être , un garçon de mérite.
Nous ne cessâmes de nous entretenir pendant le voyage; et lorsqu’étant arrivés à Tolède, il fallut nous séparer tous deux, il me tendit la main en me disant : Sans adieu, monsieur le bachelier, je me nomme le licencié don Prosper : venez me voir, je m intéresse pour vous. Dès demain je me donnerai des mouvements pour découvrir quelque maison où vous soyez bien. Je remerciai le chanoine de la bonté qu il avoit d’entrer dans mes intérêts, et j’allai loger dans une hôtellerie que le muletier me vanta.
Quatre jours après, m’étant remis en linge, et m étant