‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 23 sur 236 · CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH

tait faire un habit neuf, je inc rendis chez le chanoine, qui me dit: J'ai trouvé votre affaire. Don Jérôme de Polan, chevalier de Calatrava, et mon intime ami, a besoin d'un habile homme pour achever l’éducation du jeune don Louis, son (ils unique. Je suis maître de cette place, voulez-vous l’accepter? Je répondis au licencié que je ne deinandois pas mieux; et sur-le-champ il me conduisit a I hôtel de don Jérôme de Polan.

Ce chevalier ne vit pas plutôt don Prosper, qu'il courut à lui les bras ouverts, avec des démonstrations d’amitié qui me firent connoître qu’ils vivoient tous deux dans la plus étroite union. Le chanoine, après avou reçu et rendu cinq ou six accolades, me présenta au seigneui don Jérome, en lui disant: J’ai appris que don Louis est actuellement sans précepteur ; je vous en amené un dont je vous réponds. C’est un savant bachelier de Salamanque, qui revient de Madrid oii il a élevé un jeune seigneur.

Don Jérome, tandis que le licencié lui parloit de cette sorte, me regardoit avec attention; et il me sembloit, soit dit sans vanité, que je subissois heureusement exanun oculaire; c est ce que j eus lieu de penser par le remercîinent que le chevalier fit k don Posper, de lui procurer un sujet qui portoit avec lui sa recommandation. 11 me conduisit à l’appartement de son épouse, ou cette dame étoit avec son fils, auquel je trouvai un petit air mutin, et avec une suivante, qui ne me causa point d’alarmes, quoiqu’elle eut à peine vingt ans. loutes ces personnes m’examinèrent bien; cl j ose dire que ma mine les prévint en ma faveur.

M< voilà donc retenu dans cette maison, où, étant

regardé comme un maître donné par le licencié Prosper, j’eus pendant quinze jours tous les agréments dont le préceptorat peut être susceptible. J étois considéré de don Jérôme et de sa femme, respecté des domestiques, et je me croyois aimé de mon disciple ; mais je ne le counoissois pas encore. Il avoit un valet de chambre qui, m’ayant pris en affection, me dit un jour : Monsieur le bachelier, je vous trouve un si galant homme, que je 11e puis m’empêcher de vous apprendre une chose qu il vous importe de savoir : vous avez pour écolier un très mauvais sujet. Don Louis est un menteur, un esprit, malin et médisant; il hait surtout ses précepteurs : il ne peut les souffrir, et il n’y a point de stratagème dont il 11e s’avise pour s’en défaire. Les deux derniers qu’il a eus étoient des personnes d’un mérite distingué ; cependant il a si bien fait , qu’on les a remerciés. A ce que je vois, dis-je au valet de chambre, le père et la mère idolâtrent leur fils? Oui, me répondit-il, c’est un enfant gâté; vous aurez bien de la peine à le rendre disciplinable. J’y ferai, repris-je, tout mon possible; et. si malgré mes eflorts je n en puis venir a bout, j uai chercher ailleurs un élève plus digne de mes soins.

Pour n’avoir rien à me reprocher, je commençai à remplir mes devoirs essentiels avec une assiduité qui tenoit de l’esclavage. Je mis tout en œuvre pour me faire aimer et craindre en même temps du petit bonhomme. Quoiqu il eut douze ans accomplis, (.1 qu il eût eu déjà trois ou quatre maîtres, à peine étoit-il capable des premiers thèmes. Je lui parlois sans cesse, et tâchois de m’en faire écouter. Je m’attachois à prévenir ses fautes autant que je le pouvois; les avoit -il

Page 1