CHAPITRE LXX'VII. 3g
oerivit un billet qu’il chargea Toston de faire tenir à cette dame. Le confident retourna donc le lendemain matin au Prado. Il y trouva son épouse à la porte du jardin. Il l’aborda d’un air galant et affectueux. Ma chère Blandine , lui dit-il , avant que nous parlions des affaires de mon maître, qu'il me soit permis, s'il vous plaît, de vous entretenir un moment des miennes. Hier, s’il vous en souvient, vous ne me dîtes pas le moindre petit mot de 1 enfant dont vous etie/. enceinte lorsque la fortune nous sépara tous deux près de Gibraltar. Helas! répondit-elle en soupirant , la pauvre fille mourut presque en naissant, peu de temps après que je fus entrée au service de doua Léonore; et sa mort eut infailliblement été suivie de la mienne, si l’on n’eût pas eu de moi un soin tout particulier ; mais ma maîtresse, qui m’avoit prise en amitié, n’épargna rien pour ma conservation. Je lui dois la vie. Aussi, par reconnoissance, lui ai-je voué un attachement à toute épreuve.
Y ous avez fort bien fait, reprit Boston : une pareille maîtresse mérite que vous l’aimiez. Sait-elle que vous avez retrouvé votre époux? Je le lui ai appris, repartit: Blandine, et elle m'a permis de vous présenter à elle; ce que je veux faire tout a 1 heure. Suivez-moi. En achevant ces paroles, elle le fit entrer dans le jardin; et lui montrant deux dames qui s’y promenoient : vous voyez, lui dit-elle, doua Léonore et sa tante. Joignonsles. Que je leur fasse voir que je n’ai point épousé un homme mal fait, et sans mérite.
En parlant de cette sorte, elle le prit par la main, le conduisit a ces dames, et les abordant d un air badin : Mesdames , leur dit-elle, voilà l’époux que j’ai cru mort ,
LE BACHELIER DE SALAMANQUE, e! ({ue j ai tant pleuré. Regarclez-le bien : ne vous paroît-il pas digne des larmes qu’il m’a coûté? Assurément, répondit doua Helena : on pleure souvent des maris moins agréables. A ces mots, Toston fit une profonde révérence à la dame qui venoit de les prononcer, et baissa modestement les yeux en gardant un respectueux silence. Ils sont bien assortis tous deux, dit alors Léonore, et je suis bien aise que le ciel les ait rassemblés.
Doua Helena voulant faire parler Toston : Vous êtes donc, lui dit-elle, chez le comte de Gelves? Oui, Madame, lui répondit -il, j’ai l’honneur d’être premier valetdecbambre du seigneur don Alexis, son fils unique. Et vous êtes, répliqua-t-elle , apparemment satisfait de votre condition? Très satisfait, Madame, repartit-il. Mon maître est un cavalier parfait : je ne lui connois aucun défaut. Quoique jeune, il a une prudence consommée. 11 est sage sans faire le Caton, et vif sans être étourdi : c’est un modèle de jeune seignenr.
Outre mille bonnes qualités dont il est doué, continua-t-il, quelque jour il possédera des biens considérables, le comte son père ayant amassé de grandes richesses dans le gouvernement de la Nouvelle-Espagne. Heureuse la fille de qualité à qui sa main est destinée !
En faisant ainsi l’éloge de son maître, Toston, l’adroit Toston, examinoit avec soin Léonore, et il lui sembloit qu’elle prenoit plaisir à l’entendre, quoiqu’elle affectât de l’écouter d’un air indifférent. Cette observation lensragéant à continuer de louer don Alexis: il en fit un portrait si batteur, que doua Helena ne put s’empêcher de lui