‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 31 sur 236 · CHAPITRE X. 4j · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. 4j

pistoles d’appointements; ce que je jugeai à propos d’accepter, en attendant une meilleure place. Le joaillier étoit un homme qui faisoit le dévot : il avoit toujours un rosaire à la main, passoit une partie de la journée a I église, et concilioit avec cela fort bien le métier d usurier, qu il exereoil si secrètement, (pie personne ne l'ignoroit dans la ville.

Pour plaire à ce personnage, j’eus soin de me parer d un extérieur pieux; ce qui s’accordoit à merveille avec son air hypocrite. 11 fit appeler son neveu, qui étoit un garçon de dix-sept à dix-huit ans, et me le présentant : Vous voyez, me dit-il, le disciple que j’ai à vous donner : il sait déjà lire et écrire; il entend même un peu les auteurs latins. Enseignez-lui la philosophie, et surtout attachez-vous à le porter à la vertu, car c’est le principal.

Mon nouvel écolier s’appeloit Clirysost6me.il avoit 1 intelligence si épaisse , que mes premières leçons furent en pure perte pour lui. Je ne pus m’empêcher de dire à son oncle que je ne trouvois dans mon élève aucune disposition à profiter de mes préceptes, et que je désespérois enfin d’en faire un philosophe. Ne vous rebutez pas, monsieur le bachelier, me répondit-il; je sais bien que Chrysostome est un sujet pesant : aussi ne serai-je pas assez injuste pour me plaindre de vous, si vous ne pouvez le rendre savant.

Entre nous, continua-t-il, je vous dirai que j’ai dessein d'en faire un moine : je le crois né pour le froc. J interrompis le joaillier dans cet endroit : Ah ! seigneur Diego , lui dis-je, gardez-vous bien de forcer les inclinations de monsieur votre neveu; le nombre des

48 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, mauvais moines n’a pas besoin d'être augmenté. Que dites-vous, reprit Cintillo d’un air étonné? A Dieu ne plaise que j’aie envie de contraindre Chrysostome, et d’en faire un religieux malgré lui. Rendez-moi plus de justice : je ne veux que son bien. Ne le croyant pas fait pour le monde, je souhaiterois qu’il embrassât la vie religieuse de son bon gré. Aidez-moi, je vous prie, à le tourner de ce côté-là. Je double vos honoraires pour mieux vous engager à me seconder. Unissons-nous tous deux pour lui faire prendre ce parti, qui dans le fond est le meilleur. Que j’aurois de plaisir à voir mon neveu vivre saintement dans un monastère!

Le bon joaillier ne disoit pas tout : outre le plaisir qu’il se faisoit d’avoir un nouveau saint Chrysostome dans sa famille, il n’étoit pas fâché de faire moine un riche neveu dont il de voit hériter dans ce cas-là. J’entrai donc dans ses vues, devant être payé pour cela, et je m’érigeai en prédicateur. Je commençai à déclamer contre le monde, et à vantera mon disciple les douceurs de l’état monastique. Cintillo, de son côté, lui prêchoit sans cesse la même chose; de sorte que le pauvre enfant, étourdi de nos sermons, qu'il prenoit sottement au pied de la lettre, entra au bout de dix mois au noviciat du grand couvent des pères de Saint- Dominique, où, persévérant dans sa ferveur, il procura au joaillier, son oncle, le plaisir de le voirprofès, et d’hériter de tout son bien. Alors le seigneur Diego, n’ayant plus besoin de moi, me paya mes honoraires, que j’avois si bien gagnés; car j'avois presque tous les jours été voir Chrysostome pendant son noviciat, pour l’entretenir dans ses bons sentiments. Si bien que Cin-

Page 1