CHAPITRE XI
le jour suivant de inc rendre chez Cinquillo, où je trouvai la dame Rodriguez qui m’attendoit. D’abord que cette bonne vieille m’aperçut, elle vint au-devant de moi, et m’embrassant la larme à l’œil : Soyez le bien
revenu, s’écria-t-elle, seigneur don Chérubin. Hélas!
ma maîtresse et moi nous avions perdu l’espérance de vous revoir. Nous nous imaginions que tous les Padilla,
irrités contre vous,avoient eu la cruauté de vous sacrifier à leur ressentiment. Que nous nous sommes affligées dans cette erreur! Que vous avez coûté de pleurs à doua Louise! Jugez par là de la joie qu’elle a sentie quand elle a su votre retour. Je viens vous la témoigner de sa part, et vous assurer quelle est dans la résolution
de contribuer à vous faire un sort agréable
Cen est pas, poursuivitRodriguez, qu’elle soit encore dans le goût de vous épouser : grâce au ciel elle a ouvert les yeux sur l’extravagance de ce mariage, et sur le ridicule qu il lui donneroit dans le monde. En un mot, elle n’y pense plus; mais elle veut, par amitié, vous mettre en état de faire lortune, en vous plaçant chez le duc d’Uzède, son parent , et favori du roi. Elle se flatte d avoir assez de crédit pour vous faire recevoir parmi les secrétaires de ce ministre. Vous concevez bien l’importance de ce poste; et je ne doute pas que vous ne soyez bien aise de le remplir, à moins que vous n’ayez dessein de vous consacrer au service de l’église. Non . non, lui répondis-je, ce n’est pas là mon intention: )e me sens assez de vertu pour être secrétaire, mais je n en ai point assez pour devenir un bon prêtre.
L* la étant, reprit Rodriguez, quittez promptement I habit que vous portez, et prenez-en un de cavalier.
5a LE BACHELIER DE SALAMANQUE.
C’est ce ({lie je vous promets de faire sans balancer, lui repartis-je : aussi bien je commence à me dégoûter du préceptorat , qui me paroît un métier qu’un honnête homme ne doit faire que par nécessité. Je me lis donc habiller en cavalier, et j’entrai bientôt dans un bureau du ministère, doua Louise n’ayant eu besoin, pour m'y placer, que de dire un mot à sa nièce, doua Marie de Padilla, duchesse d’Uzède.
Dès que je me vis installé dans mon poste, je témoignai à la dame Rodriguez que je serois bien aise d’aller trouver sa maîtresse pour la remercier. Mais cette suivante me dit : Doua Louise vous en dispense. Après ce qui s’est passé entre vous, elle juge à propos de s’interdire votre vue, de peur de vous exposer encore à quelque désagréable traitement : elle veut vous protéger sans vous revoir, ce que ses parents ne sauraient trouver mauvais; tenez-lui compte de sa prudence. Je n’ai rien à répondre à cela, lui dis-je, ma chère Rodriguez; et puisqu’il faut que je renonce au plaisir de rendre de vive voix à dona Louise les grâces que je lui dois , assurez-la du moins de ma part que je suis pénétré de ses bontés. Dans le fond, je n’étois point fâché que ma protectrice ne voulût pas me voir; car si je me fusse mis sur le pied d’aller chez elle, et de lui faire ma cour, j’eusse fort bien pu avoir affaire à de nouveaux spadassins, qui m’auraient peut-être encore plus maltraité que les premiers.
Comme j’avois une assez belle main, ayant appris a écrire à Salamanque, on m’occupa dans mon bureau à mettre au net toutes sortes d’expéditions. Je fis connoissance avec les commis, et même j’eus le bonheur