CHAPITRE XIV
séparation. Apres cela je le priai de m'apprendre à son tour ce qu’il Jaisoit actuellement à Madrid. Toujours le métier de précepteur, me répondit-il; je n’en puis faire un autre : je suis condamné au préceptorat, ou. pour mieux, dire, aux galères pour toute ma vie.
Pendant que vous étiez, continua-t-il, chez la marquise de Torbellino, et que vous y passiez le temps plus agréablement que moi , qui me voyois sur le pavé sans argent, ou du moins fort près d’en manquer, j’abandonnai Tolède, comme une ville qui me devenoit de jour en jour plus désagréable. Je vins à Madrid, où je trouvai moyen d’entrer chez un riche bourgeois qui étoit veut, et qui avoit un fils de douze ans. Ce bourgeois ne mangeoit presque jamais chez lui. 11 alloit dîner et souper en ville tous les jours, ce qui ne rendoit pas au logis notre ordinaire meilleur. Une femme de quarantecinq a cinquante ans, qui gouvernoit sa maison, nous apprètoit à manger.
La mauvaise cuisinière! Tantôt elle mettoit trop de sel dans ses ragoûts, et tantôt trop de poivre, de girolle, ou de safran. J avois beau m’en plaindre, la maudite
créature avoit la malice de ne vouloir pas se corriger. Je crois même qu elle le faisoit exprès pour me dégoûter de cette maison et m’obliger d’en sortir, m’ayant pris én aversion, je 11e sais pas pourquoi, si ce n’esl à cause que j’avois avec elle un air de Caton.
De mon côté, pour me venger de cette vieille sorcière, je m obstinai, malgré ses ragoûts épicés, àdemeurer C'1CZ ce bourgeois, où je serois encore, sans une aventure qui n’est peut-être jamais arrivée à aucun précepteur. Un jour que j’avois reçu vingt pistoles à compte
Le Bachelier.
de mes appointements , j’entrai dans un tripot où j avois la rage d aller jouer dès que je me sentois un ecu. La fortune , qui m'est plus souvent contraire que favorable au jeu, me rit cette fois-là. Je gagnai dix doublons, qui ne furent pas sitôt dans ma poche, qu'il me prit envie de donner a souper a deux dames avec qui j’avois fait connoissance, et qui demeuraient à la porte du Soleil. Je me rendis chez elles dans cette louable intention, après avoir ordonné chez un traiteur un repas bien conditionné.
Je fus reçu de ces dames d’autant plus joyeusement, que j’avois coutume de les régaler dans les visites que je leur faisois. Nous commençâmes à nous entretenir gaiement; et d’abord qu’on nous eut apporte le souper que j’avois commande, nous nous assîmes a table. Jt m’attendois à me bien réjouir pour mon argent, quand j’entendis ouvrir la porte de la chambre oii nous étions, et que , dans un homme qui entra tout à coup , je reconnus le bourgeois dont j elevois le fils, le père de mon écolier. Il me remit aussi dans le moment ; et sa surprise égalant la mienne, nous demeurâmes tous deux interdits et muets, nous regardant l’un 1 autre comme si nous eussions douté du rapport de nos yeux. Mais le désordre où étoient nos esprits ne dura pas long-temps , nous nous rassurâmes bientôt; et, perdant la honte de nous rencontrer là , nous nous mîmes à faire de si grands éclats de rire, que les dames nous prirent pour deux amis qui se trou voient chez elles par hasard.
À ce que je vois, Messieurs, nous dit 1 une de ces nymphes, vous vous connoissez? Nous devons bien nous connoître, lui répondit le bourgeois, nous nous