CHAPITRE XVI
conter son histoire, elle la commença dans ces termes :
Après la mort de don Roberto de la Ronda, mon père, ou, pour mieux, dire, du corrégidor de Salamanque, vous prîtes, comme vous savez, votre parti, mon frère don César et vous, et je demeurai avec ma mère, à qui la médiocrité de nos biens ne permettoit pas de me donner une belle éducation; ce qui lui causa tant de chagrin , qu elle en mourut. Heureusement doua Melancia, ma marraine, cl don Balthasar de Favanella, son époux, n’en furent pas plutôt informés, qu ils vinrent me chercher à Molorido; et, comme ils n'avoienl point d’enfants, ils m’emmenèrent à Salamanque, dans le dessein de m’élever chez eux. ,1c retrouvai dans ma marraine et dans son mari de nouveaux parents, qui, me donnant tous les jours de nouvelles marques de tendresse, me permettoient peu de sentir le malheur d’être orpheline.
Quoique je n’eusse guère alors plus de dix ans, j’étois si avancée pour mon âge, que je m’attirai l'attention de don Fernand de Gamboa, jeune gentilhomme de nos voisins. Il venoit souvent au logis avec son père, qui vivoit dans une liaison si étroite avec don Balthasar, qu ils étoient presque toujours ensemble. A la faveur de cette union, don Fernand avoit la liberté de me voir et de me parler quand il lui plaisoit. Comme il n’avoil que deux ou trois années plus «pie moi, on 11e croyoil pas devoir encore epier nos petits entretiens : cependant nous méritions déjà d'être observés; et peut-être s en seroit-on bientôt aperçu, si tout à coup on n’eiit pas tait disparoître a nies yeux don Fernand. Mais son père 1 emmena brusquement à la cour avec lui, pour
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le mettre clans la garde espagnole, ou d venoit d’obtenir une enseigne par le crédit de ses amis. Je fus deux ou trois jours fort affligée de la perte de mon amant; mais enfin je m’en consolai (-01111116 une grande fille. .
Peu de temps après le départ du jeune Gamboa, je fis naître une nouvelle passion. Don Balthasar, quoique âge decinquanle el quelques années, prit dans mes yeux un amour auquel je répondis d’abord sans m’en apercevoir, recevant les caresses qu’il nie faisoit comme des marques innocentes de l’amitié d’un parrain; car je l’appelois ainsi. Ce vieux pécheur 111’auroit infailliblement séduite, si par bonheur ma marraine n’eût pénétré et fait avorter son dessein, en m’envoyant promptement à Carthagène, dans un couvent dont l’abbesse étoit sa parente. Après avoir évité deux écueils dangereux , j’entrai dans ce monastère comme dans un port où vraisemblablement je devois être à couvert des traits de l’Amour. Mais ce dieu, attaché à sa proie, avoit résolu de 111e poursuivre partout; et je 11e crois pas qu il y ait d’asile qui lui soit inaccessible.
Madame l’abbesse, à qui clona Melancia m’avoit fortement recommandée, me prit en affection. Elle 111e mit au nombre des pensionnaires et des jeunes religieuses qui composoient sa cour, et parmi lesquelles il y avoit des personnes d’une beauté parfaite, f outes ces filles à l’envi s’empressoient à la divertir par leurs talents. Celles qui avoient de la voix fornioient des concerts avec celles qui savoient jouer de quelque instrument; et celles qui dansoient avec grâce eoncouroient aussi au plaisir de l'abbesse, laquelle, environnée de ces gentilles pucelles, ressembloit à Diane au milieu
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de ses nymphes. Je voyois d'un œil d’envie les efforts que ces filles faisoienl pour lui plaire, et j'aurois voulu réunir en moi tous leurs divers talents pour lui devenu plus agréable. Quoique j'eusse des principes de danse, et que je ne manquasse pas de voix, je n’élois qu’une ignorante, ou du moins je n’étois pas encore assez habile pour cont ribuer au divertissement de notre abbesse, qui, voyant ma bonne volonté, me fit apprendre à danser et à chanter par deux excellents maîtres.
Ils eurent peu de peine à me perfectionner dans ces deux arts, tant j'y avois de disposition. En moins d’une année ils me rendirent la meilleure chanteuse et la plus forte danseuse du couvent. J’appris aussi à pincer un luth avec délicatesse; de sorte que je devins peu à peu un sujet admirable et universel. Toutes les dames de Cartbagène qui venoient prendre part à nos fêtes m'accabloient de compliments, et n’oublioient pas d’en faire à madame l’abbesse sur l’avantage qu’elle avoit de posséder une fille d’un si rare mérite. L’abbesse elle-même se faisoit honneur de mes talents, qu elle regardoit en quelque façon comme son ouvrage. Néanmoins, au lieu de s applaudir de me les avoir fait acquérir, elle devoit plutôt se le reprocher. Aussi eut-elle bientôt sujet de s’en repentir. Un de ses neveux, qu’elle aimoit tendrement, et qui se nommoit don Gregorio de Clévillente, vint à Carthagène exprès pour la voir, et pour passer quinze jours avec elle; ce qu d avoit coutume de faire une lois tous les ans. Ce cavalier étoit jeune, beau et tiès bien lait. Il soupoit tous les soirs au parloir ave< sa tante et ses pensionnaires favorites, du nombre desquelles j avois 1 honneur d’être. Les plus spirituelles
7° JE BACHELIER DE SALAMANQUE, tenoient pendant le repas des discours réjouissants pour divertir don Gregorio; et, après le souper, toutes les personnes capables de former un concert s’assembloient, et la fête finissoit toujours par des danses.
Je remarquai le premier jour que Clévillente, charmé de voir tant de belles filles ensemble, promenoit sur elles des regards incertains, sans pouvoir se décider pour aucune. Quand l’une le touchoit par une voix moelleuse, l’autre le ravissoit par une danse remplie de grâces : il étoit aussi embarrassé qu'un sultan qui veut jeter le mouchoir. Il se détermina pourtant, et devint amoureux de ma figure, au préjudice de plusieurs personnes qui valoient mieux que moi. Il me le fit assez connoître par les œillades qu’il me lança le second jour, ou plutôt il n’eut des yeux que pour votre sœur.
Je ne fis pas semblant d’v prendre garde, et je ne répondis point à ses mines; mais le diable n’y perdit rien. Dès le moment qu’il me parut que je m’étois fait un amant de don Gregorio, je me sentis naître de I inclination pour ce cavalier, que j'avois auparavant impunément regardé. Quelle joie pour lui s’il eût pu lire sur mon visage ce qui se passoit dans mon cœur! Mais j v renfermai si bien mon amour naissant, qu’il n'en eut pas le moindre soupçon. Au contraire, s'imaginant que je n’avois fait aucune attention à ses regards, il entreprit de me déclarer ses sentiments en termes formels ; et voici de quelle manière il réussit dans son entreprise.
11 fit confidence de sa passion à un jeune valet de chambre qu’il avoit, et qui étoit un garçon fort adroit. Brabonel , lui dit-il ensuite , pourrois-tu bien faire tenir