‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 50 sur 236 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

secrètement un billet à doua F rancisca? Pourquoi non? lui répondit Brabonel; j’ai l’ait des choses beaucoup plus dilïiciles. J’ai lié connoissance avec une tourière de ce couvent, et je puis vous assurer que je l’engagerai facilement à vous rendre ce petit service. Donnez -moi seulement votre lettre, et je me charge du reste.

Brabonel ne se vantoit pas sans raison d être des amis de la tourière, puisque effectivement dès le même jour elle me dit , en me coulant secrètement dans la main un billet de Clcvillente : Tenez, belle Francisca, lisez ce papier, vous y verrez quelque chose qui vous fera plaisir. Je lui demandai ce que c'étoit ; mais au lieu tic me répondre , elle s’éloigna de moi avec une précipitation qui me lit soupçonner cette bonne tourière d’être un peu trop obligeante.

Je trouvai en effet dans la lettre de don Gregrorio une déclaration d’amour des plus vives; et ce cavalier m’y pressoit, par tles instances énergiques, de lui permettrede me parler en particulier. J’auroisdû, je l’avoue, porter d’abord ce billet à madame l’abbesse; mais c’est ce que je ne fis point, et ce que je ne fus pas même tentée de faire : une fdle tle treize ans n’a pas tant de prudence. Plus llattée de la conquête d’un amant qui ne medéplaisoit pas, qu’irritée de son audace, je pris le parti tle dissimuler , et tle voir s’il persisteroità m’aimer, ou plutôt à vouloir me séduire; car il n’avoit pas une autre intention. 11 lit donc encore agir la tourière, qui ne se contenta pas de me remettre tle sa part d’autres billets; elle eut l’adresse tle m’engager à lui faire réponse, .et tle nous ménager même une entrevue, dans laquelle don Gregorio me lit entendre qu il avoit résolu

LE BACHELIER DE SALAMANQUE, de m’épouser; mais que, pour y parvenir, il falloit qu’il m’enlevât, attendu que sa tante ne consentiroit point, disoit-il, à notre mariage.

Il eut peu de peine à me persuader; et, m imaginant que je suivois un époux, je me laissai docilement conduire sous un habit d’homme au château de Clévillcnte, où pendant deux mois mon ravisseur eut pour moi de grandes attentions. Il en eut moins dans la suite , et son amour enfin se refroidit. Je lui fis ressouvenir qu’il m avoit promis de m’épouser, et je le pressai de me tenir parole; il me paya de défaites. Cela me déplut; et, piquée de sa mauvaise foi, je commençai à le mépriser. Du mépris je passai à la haine ; et lorsque j’en tus là, j eus bientôt pris la résolution de quitter le parjure; ce que j’exécutai courageusement. Un jour qu'il étoit allé à la chasse du côté d’Alicante, je m’échappai sous mon habit d’homme, et marchai vers Origuela, où j’arrivai sur la fin de la journée. J’entrai chez une bonne veuve qui tenoit hôtellerie, et qui jugeant à mon air que je devois être un enfant de famille qui couroit le pays : Mon petit gentilhomme, me dit-elle, que venez-vous faire à Origuela? Je viens, lui répondis-je, y chercher condition; je servois à Murcie en qualité de page une dame dont je n’étois pas content; je l’ai quittée, et j’ai dessein d’aller de ville en ville jusqu’à ce que j’aie trouvé une nouvelle maîtresse, ou quelque seigneur qui veuille me prendre à son service.

Un garçon fait comme vous, me dit la fille de 1 hôtesse en se mêlant de notre entretien, ne sera pas longtemps dans la ville sans être bien placé. Je répondis par une révérence à ce gracieux compliment, et je

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