‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 54 sur 236 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

A ces paroles je me laissai tomber aux pieds de la comtesse, cl je ne lui répondis que par un torrent de larmes que je ne pus retenir. Mes pleurs produisirent un effet admirable. La dame en fut attendrie; et me relevant avec bonté : Consolez-vous, ma fille, me ditelle, il est inutile de vous affliger présentement. Prenez plutôt une ferme résolution d'être désormais toujours en garde contre les hommes : vous ne pouvez trop vous en défier; vous êtes à peine au printemps de vos jours; vous êtes jolie, vous devez craindre de nouveaux séducteurs.

La dame de Saint-Agni me tint encore d'autres discours semblables pour me porter à la vertu. Ensuite, voulant savoir de moi-même qui j'étois et m'entendre pailei, elle me questionna sur mes parents. Comme je ne suis pas d une naissance assez basse pour en rougir, je ne me dis point d'une famille au-dessus de la mienne et je fis des réponses sincères à toutes ses questions. Quelque basse que soit la naissance, on n en doit pas rougir ; la condition 11e donne pas des vertus.

Elle parut assez contente de mon esprit. Francisca , me dit-elle après une longue conversation , je suis ravie que la foi tune vous ait adressée à moi. Je conçois de 1 affection pour vous, et je veux vous tenir lieu de mère. Je rendis toutes les grâces que je devois à une dame si gcneieuse; et , me lia tant de profiter de ses bontés, J entrai chez elle dès le lendemain, moins sur le pied d'une soubrette, que comme une fille que madame aimoit, et dont elle vouloit prendre un soin particulier.

Je m étudiai d abord a connoitre ma maîtresse à fond. Que celte étude me fil découvrir en elle de bonnes

qualités ! Je la trouvai douce, affable, débonnaire, et d’une humeur égale : elle étoit spirituelle, prudente, vertueuse, et même dévote sans affecter de le paroi tre. Une maîtresse d’un si rare caractère est trop aimable pour n’être pas adorée des personnes qui la servent : aussi la comtesse étoit l’idole de ses domestiques. Pour moi, j'en élois si charmée, que je ne croyois pouvoir apporterassez d’attention à lui plaire. Je ne suis pas maladroite; et je sus si bien lui faire ma cour, que je gagnai en peu de temps sa confiance , ou du moins que je la partageai avec Damiana, vieille femme de chambre, qui depuis vingt années étoit à son service.

Vous observerez, s’il vous plaît, que madame de Saint-Agni étoit alors sur la fin de son neuvième lustre.

Elle avoit passé pour une beauté dans sa jeunesse; elle étoit même fort belle encore; mais ses appas connneneoient à céder au pouvoir du temps. Je lus assez surprise un matin de l’entendre soupirer tristement à sa toilette, et de remarquer qu’elle avoit les yeux baignés de pleurs. Je pris respectueusement la liberté de lui demander si quelque secret ennui troubloit son repos. Elle ne me répondit que par un long soupir. Je la pressai de me dire ce quelle avoit; et mes instances furent si fortes, quelle n’y put résister. Oui, ma chère Francisea, dit-elle en me regardant d’un air triste, oui, je suis la proie d’un chagrin d autant plus vit, que je suis obligée de le renfermer au fond de mon âme.

N’cn demeurez point là. Madame, lui répliquai-je, voyant qu’elle cessoit de parler, ouvrez-moi votre cœur. Ne me cachez pas le sujet de vos peines ; je les partage déjà sans les connoître. et vous les soulagerez en me

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les apprenant. Je n’ose vous les révéler, repartit ma maîtresse : il y a du ridicule à les sentir, et je ne puis sans confusion vous en taire confidence. Vous me les découvrirez pourtant, ma chère maîtresse, lui dis- je en me jetant à ses genoux, je ne puis vivre sans les savoir. Devez -vous me les laisser ignorer, à moi qui vous suis entièrement dévouée ? Ne me faites plus, de grâce, un mystère de ce qui vous chagrine. S'il ne m'est pas possible de vous consoler, du moins que je m'afflige avec vous.

Je parus prendre tant d’intérêt à la situation dans laquelle madame se trouvoit, que je lui arrachai enfin stTn secret. Ma tille, me dit-elle, je ne saurois tenir plus long -temps contre votre zèle et votre amitié; il faut vous avouer ma foihlesse. Apprenez la cause de mon affliction. Je suis sensible à la perte de mes charmes : je les vois tomber peu à peu en ruine, malgré les secours que je puis emprunter de l’art pour les conserver ; cela m attriste; que dis-je! cela me plonge dans une mélancolie qui va si loin quelquefois, que je crains d en perdre l'esprit. Ce discours vous étonne, poursuivit-elle, en remarquant que j’étois effectivement fort surprise de l’entendre parler ainsi ; mais c’est un foible que j ai, et dont ma raison ne sauroit triompher.

Permettez-moi , lui dis-je, Madame, de vous représenter (pie vous ne voyez point ce que vous croyez voir. Pourquoi, trop prompte à vous tourmenter, vous imaginez-vous n être plus ce que vous êtes toujours? Regardez-vous avec des yeux plus favorables, ou plutôt i apportez- vous- en aux miens. Ils vous diront que le temps 11a point encore flétri vos appas, et que vous

86 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, jouissez de toute votre beauté. A ces mots, qui suspendirent pour un instant sa douleur, la comtesse répondit en souriant : Que vous êtes flatteuse, Francisca! mon miroir est plus sincère que vous : il m annonce chaque jour quelque changement dans ma personne, et mes yeux ne peuvent démentir son témoignage.

Après que la comtesse de Saint-Agni m'eut fait celte confidence singulière, elle ne se contraignit plus devant moi, et laissant éclater librement ses plaintes, elle me donnoit tous les matins la même scène à sa toilette. Te m’entretenois souvent de sa foiblesse avec Damiana, qui ne pou voit s’empêcher d'en rire. Si madame, disoit-elle, étoit une femme galante, je lui pardonnerois sa tristesse : une vieille coquette s’est fait une si douce habitude d’avoir des amants, qu’elle doit être au désespoir quand elle n’en a plus. Mais ma maîtresse a toujours fui la galanterie. C’est l’intérêt seul de sa propre personne qui la rend si sensible aux outrages des années. Il faut bien s’aimer soi-même pour vieillir de si mauvaise grâce.

Madame de Saint-Agni n’avoit que ce défaut, dont malheureusement on ne pouvoit espérer qu’elle se corrigeroit. Au contraire , se trouvant de jour en jour moins aimable à mesure qu’elle avançoit dans sa carrière, au bout de trois ou quatre ans, elle se parut si changée, qu’elle n’osoit plus se regarder dans son miroir. Francisca, me dit-elle un matin comme en se désespérant, ma chère Francisca, je suis décrépite : on ne peut plus m’envisager sans horreur; il n’y a plus moyen de me montrer dans le monde. Il faut me cacher au fond d’un cloître : j’aime mieux m’v tenir renfermée le reste de

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