‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 55 sur 236 · CH AP LT H K Y\ II · texte numérisé non relu

CH AP LT H K Y\ II

mes jours, que d'offrir aux. yeux un objet effroyable.

Nous eûmes beau, Dainiana cl moi, faire tous nos efforts pour lui remettre l'esprit, et pour l’obliger à considérer son visage avec plus d’indulgence ( comme en effet , quoique vieille, elle avoil des restes de beauté, dont une coquette à sa place auroit encore tire parti), d nous lut impossible de la détourner du dessein de se retirer dans un couvent. Avant que d exécuter sa résolution, elle me demanda si je la suivrais de bon cœur dans un monastère. Si vous en doutiez. Madame, lui répondis-je, vous me feriez une grande injustice. Le couvent , a la vérité, par lui-même ne me plaît guère; mais il deviendra un séjour agréable pour moi, lorsque j’y vivrai avec vous. La dame fut si satisfaite de ma réponse, qu’elle m’embrassa, en me disant que mon attachement pour elle faisoit toute sa consolation.

Ma maîtresse alla donc s’ensevelir dans un couvent, et nous nous enfermâmes avec elle, Damiana et moi. Nous y aurions pu vivre toutes deux sans ennui, si, pendant six mois entiers, il ne nous eût pas fallu sans cesse exhorter la dame à soutenir avec plus de courage la décadence de ses attraits. LU le ne vouloit point entendre raison la-dessus. Heureusement le ciel s’en mêla. Madame de Saint- Vgni rentra peu à peu en elle-même, et triompha insensiblement de sa foiblesse. Quel changement ! celte même femme, qui avoit été si vaine de sa beauté, devint insensible à la perte de ses charmes, et se détacha de la vie.

Lotte bonne veuve ne demeura que deux ans dans sa retraite. Elle y tomba malade, et mourut après avoir fait un testament, dans lequel ses suivantes ne lurent

point oubliées. Elle nous légua mille pistoles à chaeune pour nous laisser à toutes deux de quoi vivre honnêtement le reste de nos jours, sans être obligées de nous remettre à servir. Nos sentimens, à quelque chose près, se trouvèrent conformes à l’intention de la comtesse, et Damiana me fit une proposition. Je suis lasse, me dit-elle, d’avoir des maîtresses; je veux jouer à mon tour dans le monde le rôle d’une dame. Faites comme moi , ma mignonne. Ne nous séparons point ; unissons nos fortunes : allons nous établir dans quelque grande ville d'Espagne; et là, nous donnant pour des personnes de qualité , nous ferons de bonnes connoissances , et vivrons fort gracieusement. Si j’eusse eu plus d expérience, je me serois révoltée contre une pareille proposition; j’aurois pénétré les vues de Damiana, et je l’aurois quittée comme une friponne qui avoit envie de me perdre. Mais, ne voyant rien que d’innocent dans ce qu’elle me proposoit, je bai volontiers mon sort au sien. Nous tînmes conseil sur ce que nousavions a faire, et voici quel en fut le résultat.

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