‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 57 sur 236 · CHAPITRE XVIII. 8 tj · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII. 8 tj

solùmes de nous y rendre par nier, aussitôt que nous aurions touché nos legs.

Effectivement, lorsqu’on nous les eut délivrés, nous allâmes nous embarquer à Carthugène sur un vaisseau de Malaga qui s’en retournoit. Nous fumes un peu incommodées de la mer; mais comme nous eûmes toujours le vent favorable , nous arrivâmes bientôt à Malaga , ou nous nous arrêtâmes quelques jours , au bout desquels , nous étant déterminées à achever notre voyage par terre, nous partîmes pour Séville, par la voie des muletiers, et nous fûmes assez heureuses pour y arriver sans éprouver le moindre des malheurs que nous avions à craindre.

Nous louâmes d’abord une maisonauprès du Change, autrement appelé la Bourse; nous la fîmes meubler proprement, et nous prîmes à notre service une cuisinière et un laquais, lesquels, ne nous connoissant pas, ne pouvoient apprendre à personne qui nous étions. Ma tante, dis-je à Damiana, car nous étions convenues que je passerais pour sa nièce, il me semble que nous le prenons sur un ton trop haut. Pourrons-nous soutenir toujours la figure que vous voulez que nous fassions? Taisez-vous, ma nièce, me répondit-elle, de quoi vous inquiétez-vous? Laissez-moi le soin de toute la dépense, et n ous verrez que nous ne serons jamais à la peine de réformer notre domestique. Nous pourrons bien plutôt l’augmenter dans la suite.

Ma bonne tante, en parlant de cette manière, avoit des vues, qu’elle se promettoit de remplir sans me les communiquer. Elle se flatloit (pie nous ferions d'utiles connoissances dans une ville où abordent les flottes et.

1rs galions des Indes occidentales, chargés de pistoles (.1 Espagne, de laines d’or et de barres d’argent; elle comptoit que j’enflammerois quelque riche négociant, et (pie nous ne manquerions pas de nous enrichir de ses dépouilles. C’étoit sur une si belle espérance qu’elle fondoit la durée de notre brillante situation.

Damiana , comme vous voyez, faisoil grand fonds sur ina gentillesse et sur ma docilité. La suite fit eonnoître qu elle n’avoit pas tort. Un Mexicain, étant un jour dans l’église de Saint-Sauveur, où j’allois tous les matins entendre la messe, lut frappé de la richesse de ma taille, et encore plus de deux grands yeux noirs que je tournois vers lui de temps en temps comme par hasard. Il m’apprit par ses œillades que je l’avois charme. Quand je ne m’en serois point aperçue , cela ne seroit point échappé à ma tante, qui étoit au guet là-dessus, et qui remarquoit tout. Nous fîmes donc toutes deux cette observation, et nous jugeâmes que ce galant du Nouveau-Monde chercheroit bientôt à s’introduire dans notre maison.

Notre conjecture 11e fut pas fausse. Il écrivit à ma lante pour la prier de lui permettre de l’entretenir. Elle lui en accorda la permission. Il vint au logis, et ds eurent ensemble une longue conversation, dans laquelle, après avoir déclaré qu’il m’aimoit, il proposa de m’épouser et de m emmener avec lui au Mexique, oii il possédoit, disoit-il, des biens immenses. Damiana lui répondit qu elle me parlerait de 1 honneur qu il me vouloit faire, et que dans trois jours elle lui rendrait de ma part une réponse positive.

Ma lante m’ayant informée de cet entretien, 111e de-

Page 1