CHAPITRE \ \ III
manda si j’étois curieuse de voirie pays de Montézume. INou vraiment, lui répondis-je : il faudroit, pour consentir à ce voyage, que j’eusse pour mon nouvel amant les yeux que j'avois pour don Uregorio; et c’est de quoi je suis fort éloignée. Je dirai plus, je me sens de l’avcrsîon pour l'Indien sans savoir pourquoi : je lui trouve un air ténébreux qui me prévient contre lui. N'en parlons donc plus, reprit Dainiana, je n’ai pas plus d’envie que vous d’aller aux Indes. Quand notre Mexicain reviendra chercher la réponse promise, je lui donnerai son congé.
Elle n’y manqua pas. Elle lui fit eonnoitre que nos volontés ne s'accordoient pas avec les siennes, et le pria de ne plus remettre le pied au logis. Il ne parut pas fort mortifié de ce compliment; et l’on eut dit, à l’air dont il se retira, qu’il étoit peu sensible au refus qu’il venoit d’essuyer : mais nous étions dans l’erreur. D’autant plus piqué qu’il sembloit moins l’être, au lieu de songer à m’oublier, il ne pensa qu’aux moyens de me posséder malgré moi; et, pour y parvenir, il eut recours à l'expédient de Romulus, c’est-à-dire qu'il résolut de m’enlever. Vous allez entendre quel succès eut son projet.
Un soir, après m’être promenée avec Dainiana dans le Jardin-Royal , auprès duquel nous demeurions, j’en sortois pour m’en retourner chez moi , lorsque je me sentis saisir par trois hommes, dont l'intention étoit de me jeter dans un carrosse. Les cris que nous poussâmes, ma tante et moi, avant qu’ils pussent faire leur coup , lurent cause qu’ils le manquèrent. Le hasard voulut qu il se trouvât là deux jeunes cavaliers , qui, voyant la violence qu’on me faisoit, ne balancèrent point à s’v
opposer, lis mirent l’épée à la main, cl fondirent impétueusement sur les ravisseurs, qui, désespérant de conserver leur proie , l’abandonnèrent, et prirent la fuite.
Mes libérateurs ne firent pas les choses à demi : ils me conduisirent au logis, où nous leur fîmes, Damiana et moi, tous les remerennents que nous leur devions. Nous les invitâmes même à souper; ce qu’ils acceptèrent fort volontiers. Pendant le repas, il ne fut question que de l’aventure qui venoit de m’arriver. Un des deux cavaliers me demanda si je savois qui pouvoitêlre l’auteur de cet attentat. Je répondis que je soupçonnois un Mexicain de l’avoir formé, pour se venger du refus que je lui avois fait de ma main. Cela suffit , dit l’autre cavalier, avant trois jours nous serons pleinement informés de tout. Je suis fils de don Indico de Mayrenna, corrégidor de cette ville. 11 vient tous les matins cher mon père des alguazils ; j’en chargerai un de me rendre compte de cette affaire. Ce n’est point assez , ajouta-t-il, d’avoir fait avorter cette entreprise; il faut punir le téméraire qui l’a conçue. C’est à quoi je m’engage, et vous pouvez vous reposer de ce soin-là sur moi.
11 prononça ces paroles avec la vivacité d’un homme dont le cœur commence à s’enflammer, et son compagnon ne se montra pas moins ardent que lui à servir ma vengeance.
Le cavalier qui étoit fils du corrégidor se nommoit don Joseph, et l'autre don Félix de Mendoee. Ils paroissoient tous deux également vifs et petits -maîtres. Je m’attendois à tout moment à quelque brusque et pétulante déclaration d’amour: cependant il se contentèrent