‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 59 sur 236 · CHAPITRE \\ III · texte numérisé non relu

CHAPITRE \\ III

ce soir-là de me lorgner; ce qu'ils firent d'un air à nu persuader que j’avôis pris leurs deux cœurs d’un coup* de filet. Ils se retirèrent chez eux, en nous assurant de nouveau qu'ils nous feraient avoir raison de la témérité du Mexicain.

Lorsqu'ils lurent sortis, je dis à Damiana : Que pensez-vous de ces jeunes seigneurs:’ Je crains qu'ils ne veuillent me faire payer bien cher le service qu'ils m'ont rendu. C’est ce que j’appréhende aussi, me répondit Damiana : ils sont l’un et l’autre épris de vos charmes, ou je ne m’y eonnois pas; ils ne voudront point soupirer pour une ingrate : cela est embarrassant. Nous pouvons nous tromper, ma bonne, lui répliquai-je, et nous prenons peut-être l'alarme mal à propos.

Le jour suivant, nous n’entendîmes point parler de nos libérateurs : ils furent occupés de la recherche de l'Indien, dont ils étoient bien aises d’avoir des nouvelles à m’apprendre en me revoyant. Mais le surlendemain, le fils du corrégidor revint au logis, d’un air empressé : Madame, me dit-il, vous êtes vengée; l’audacieux qui a voulu vous enlever est en prison, aussi bien que les trois malheureux qui ont porté sur vous leurs mains hardies. On va faire leur procès, et vous verrez bientôt avec quel zèle je vous ai servie. Je lui répondis qu’on ne pouvoit être plus sensible que je l'étois au plaisir qu'il m’avoit fait, et que je souhailois de trouver une occasion de le lui témoigner. L occasion est toute trouvée, me répliqua-t-il : répondez aux sentimens que vous m’avez inspirés, et je serai payé avec usure de tout ce que j’ai fait pour vous.

Ce discours ne fut que le commencement d'une infi-

nité d’autres qu il me tint, en les accompagnant des plus vives démonstrations de tendresse. A peine fut-il hors de chez moi, que don Félix, son ami, vint prendre sa place, et me dire les mêmes choses. A l’entendre, c’étoit le plus amoureux de tous les hommes. Jl ne vouloit vivre, disoit-il, que pour m’adorer, que pour consacrer tous ses moments à mon service. 11 faut ajouter à cela que don Félix avoit le débit plus séduisant que don Joseph, et qu’il étoit mieux fait et plus aimable; néanmoins il ne fît pas sur moi plus d’impression que lui , tant j’étois devenue difficile à persuader.

Quoique je ne fisse concevoir aucune espérance à ces deux seigneurs, je les recevois au logis gracieusement, l’obligation que je leur avois ne me permettant pas d’en user autrement avec eux. Ces rivaux commencèrent cà se disputer mon cœur par des soins empressés, sans que l’amitié qui les unissoit en parut altérée; mais insensiblement elle se refroidit, et la jalousie enfin fit naître entre eux une haine qui aboutit à un duel , où don Joseph perdit la vie, et don Félix fut dangereusement blessé. Le corrégidor, informé de la cause de ce combat, fit arrêter la tante et la nièce, et, dans les premiers mouvements de sa colère, les fit enfermer dans la maison des filles pénitentes, comme deux malheureuses aventurières.

Cependant deux jours après, faisant réflexion que tout mon crime étoit d'avoir plu à deux cavaliers, son équité l'emporta sur son ressentiment ; il nous remit en liberté, en nous ordonnant de sortir au plus tôt de Séville. Nous nous en serions consolées, si, lorsque nous fumes hors de prison , nous eussions retrouve au

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