‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 61 sur 236 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

vues de la dame Camille; et ces deux bonnes pièces se chargèrent, l’une de vanter mes charmes au commandeur, l’autre de me disposer à le regarder d'un œil favorable.

La première fois <[ue je vis ce vieux seigneur, ce fut à l'église où j’étois avec Uamiana, qui, considérant fort attentivement tous les cavaliers qui nous environnoient , en démêla un qu’elle jugea devoir être le commandeur. Elle me le fît remarquer; et je crus comme elle que c'étoit lui, au soin qu’il prenoitde me lancer de tendres œillades dont je ne perdois pas une, quoique j’affectasse de les éviter toutes. J’examinai à la dérobée ce galant, qui, s’étant adonisé, me parut jeune encore, bien qu'il eût plus de soixante ans.

Que vous semble de notre commandeur, me dit ma tante quand nous fûmes retournées au logis? Pour moi je ne le trouve pas trop vieux pour mériter les regards d'une dame. Outre qu’il est bien fait encore, il a un air de propreté qui doit tenir beu de jeunesse. Qu'en dites-vous, belle Francisca? Ne vous paroît-il pas digne de quelque complaisance ? Oui , vraiment, lui répondis-je, il me semble encore de mise; mais nous ne savons pas si l’homme dont nous parlons est le commandeur de Monteréal. C’est ce que nous apprendrons bientôt, répliqua ma tante. Notre vieille voisine viendra nous voir aujourd’hui; elle nous dira si nous avons pris le change.

\ entablement, dès le même jour, la dame Camille vint au logis. Elle nous dit que le commandeur en question avoit été a 1 église; qu’il m’y avoit vue; et nous reconnûmes, au portrait quelle nous lit de lui, que I.e Bachelier.

y8 LE BACHELIER DE SALAMANQUE,

nous ne nous étions point trompées. Ce seigneur, ajoutat-elle, est déjà fort épris de doua francisca. Quelle a l’air noble, m’a-t-il dit! Que son air est majestueux! Si la beauté de son visage répond à cela, voilà une personne que ] aimerai toute ma vie. Da-dessus il m a fait les plus vives instances pour lui procurer le plaisir d’avoir avec elle un moment d’entretien. Je le lui ai promis, et je dois ce soir vous l’amener ici.

Aces derniers mots, Damiana, s’imaginant être déjà en possession des revenus de la commanderie de Monteréal, ne put s’empêcher de laisser éclater sa joie; et, pour ne vous rien celer, je la partageai avec elle : ce qui m’étoit d’autant plus pardonnable, que nous commencions à tomber dans la misère, ou, pour mieux dire, étant sans cesse exhortée par ma fausse tante à mettre mes appas à profit, il m’étoit impossible de ne pas devenir coquette.

Je me préparai donc à recevoir la visite du commandeur. Je passai quelques heures à ma toilette à consulter mon miroir, et encore plus Damiana, qui prétendoit, ayant autrefois été galante, avoir découvert des airs de visage victorieux. Mais je puis vous assurer que je prends des soins bien inutiles, puisque, pour faire la conquête que je méditois, ou plutôt pour la conserver, je n’avois besoin que de me montrer telle que j etois naturellement: ma jeunesse suffisoit pour enflammer un homme du caractère de ce vieux seigneur. D’abord qu il me vil sans voile, il crut voir le ciel entrouvert. Il fit paroître une extrême surprise : on eut dit qu il n avoit jamais rien vu de si beau. Ah! Camille, s’écria-t-il comme par enthousiasme, en s’adressant à sa conductrice, vous ne.

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