CHAPITRE
à un vénérable apothicaire de la célèbre ville de Saragosse. Ce n'est donc, ma princesse, qu’une petite supercherie que je vous ai faite, et que la (die d’un juge de village doit me pardonner.
Je vous la pardonne volontiers, lui dis-je en souriant, le hasard n'assortit pas toujours si bien les époux. Mais apprenez-moi si vous exercez la pharmacie ? Je in en suis mêlé d'abord, me répondit-il; j’ai fait des décoctions , et cela m’a dégoûté du métier. J 'ai senti que j étois né pour des choses plus élevées. Je me suis fait prince : tantôt je suis un héros maure, et tantôt un prince chrétien. Vous devez voir par-là que je fais la comédie : je joue les premiers rôles; c'est mon emploi.
Je doute fort, lui répliquai-je, que le revenu de vos principautés soit bien considérable. Il est vrai , repartit-il , qu’il est un peu mince, à moins que nos pièces nouvelles, bonnes ou mauvaises, ne jettent de la poudre aux yeux du public, et ne l’attirent en foule pendant deux mois; ce qui, je l’avoue, est fort casuel. Pour nos princesses, continua-t-il, elles sont beaucoup plus heureuses que nous : que le théâtre leur rapporte ou non, elles vivent toujours dans l’aise et dans l'abondance; il faut être témoin de leur bonheur pour le croire. Elles sont adorées des seigneurs dans toutes les villes par où nous passons. Par exemple, les actrices de la troupe qui est actuellement dans cette capitale de la province de Grenade sont toutes parfaitement bien établies , depuis la plus belle jusqu’à la plus laide. On diroit que les filles de théâtre ont un talisman pour plaire aux hommes distingués par leur naissance ou par leurs richesses.
Après tjue mon mari m’eut ainsi vanté le bonheur des comédiennes de Grenade, il me' proposa d’en augmenter le nombre, en me disant : Francisca, croyezmoi, embrassez ma profession. Jeune et belle comme vous l’êtes, vous n’y aurez que de l’agrément. Vous vous moquez de moi , lui répondis-je; il faut avoir du talent pour le théâtre, et je n’en ai point. Vous en avez de reste, me dit-il. Je me souviens de vous avoir quelquefois entendu chanter des romances devant le commandeur; je n’étois pas moins enchanté que lui de la douceur et de la force de votre voix : il n’y a pas de serin de Canariequi ait un plus joli gosier que le vôtre.
Se peut-il , m’écriai-je en riant, que mon chant ait fait sur vous tant d’impression ! Que diriez-vous donc si vous m’aviez vu danser? Je suis persuadée que vous seriez encore plus satisfait de mes pas que de ma voix. Cela n’est pas possible, me dit-il avec surprise. Ab ! ma reine, de grâce, ayez la complaisance de faire devant moi quelques pas : que je voie de quelle façon vous vous en acquittez. Je dansai aussitôt une sarabande pour le contenter : ce que je fis d’une manière qui l’enleva. Ma chère épouse, s’écria-t-il dans l’excès de son ravissement, quel trésor pour moi d’avoir une femme qui possède deux talents qu’on peut appeler aujourd’hui deux mines d’or et de pierreries! Hâtons- nous de les faire valoir. Dès demain je veux assembler les comédiens, et vous présenter à leur compagnie comme un sujet capable de l’enrichir.
De mon côté, ajouta-t-il, je n’ai qu’à inc montrer à ces messieurs pour être reçu parmi eux. Ils commissent de réputation Bartolome de Mortero; ils seront bien