CHAPITRE XXI
Doua Francisco, entre dans la troupe des comédiens de Grenade. Commen t elle fut reçue du public, et du grand nombre de seigneurs que ses talens et ses appas atta~ ch'erent d son char. Son mari lui procure le comte de Cantillana pour amant. Elle le reçoit par obéissance pour son mari.
Quoique mon mari m’eut inspiré quelque confiance par les louanges excessives qu’il m’avoit données, cependant je 11e me présentai le lendemain qu’en tremblant à l'hotel des comédiens, où toute la troupe, curieuse de me voir, ne manqua pas de s’assembler. Les femmes , parmi lesquelles il y en avoit d’assez jolies, me considérèrent avec une attention critique, et me trouvèrent plusdedéfautsque jen’enavois; et je parus aux hommes plus aimable que je 11e l’étois effectivement.
Nous nous limes de part et d’autre mille politesses, et les einbrassemens furent prodigués, comme si nous
LE BACHELIER DE SALAMANQUE, eussions tous été les meilleurs amis du monde. Après cela il fut question de savoir quel emploi je remplirais. Messieurs, dit alors mon mari, ma femme chante et danse «à ravir. Je crois qu’avec ces deux talents elle ne sera pas la moins utile de ses camarades. A l’égard de la déclamation c’est une actrice à faire; mais outre la disposition que je lui connois à devenir une bonne amoureuse, elle aura pour maître Bartolome de Mortero, qui vous répond d’en faire en six mois une excellente comédienne.
Ils convinrent tous que si j’étois telle que Bartolome l’assuroit, je leur serais d’un grand secours, puisqu’ils avoient une infinité de pièces d’agrément qu’ils ne pouvoient représenter faute d’avoir une chanteuse et une danseuse. Là-dessus ils me firent chanter; et lorsque j’eus fini, ils me donnèrent comme à l’envi des applaudissemens.
Ce n’est rien que cela , Messieurs, s’écria mon époux, ravi d’entendre louer ma voix, vous allez voir que ma femme sait encore mieux charmer les yeux que les oreilles. En effet, lorsque j’eus dansé, la compagnie m’honora d’un battement de mains général , et me fit des complimens outrés. Voilà, disoit l’un, comme on doit danser. Voilà, s’écrioit l’autre, ce qu’on appelle des pas. Quelle noblesse! Quel naturel! Ah , bourreau , dit tout bas un comédien à mon mari, en lui donnant un petit coup sur l’épaule, où as-tu été pêcher une pareille femme? Que de pluies de pistoles il va tomber dans ton ménage! En un mot, chacun témoigna que j’étois une bonne acquisition pour la troupe, et j’y fus reçue d’un consentement unanime, aussi-bien que Bar-