CHAPITRE XXII
appartements séparés, l’un pour mon époux, et l’autre pour moi, le comte l’ayant ainsi voulu par délicatesse. Le mien éblouissoit par l’or et l’argent qu’on y voyoit briller de toutes parts; et celui île Bartolome, quoique bien plus modeste, auroil fait honneur à un chevalier de Saint-Jacques.
Nous visitâmes la maison depuis le haut jusqu’en bas, et nous n 'aperçûmes pas sans plaisir, dans une cuisine garnie de tous les ustensiles nécessaires, trois personnes occupées «à préparer notre souper, c’est-àdire un cuisinier, un aide de cuisine et un fouille-aupot. Je m'imaginois, en considérant la quantité des mets qu'ils apprêtaient, que nous serions une douzaine de personnes à table; je croyois du moins que. le comte, qui, pour nous installer dans notre nouvelle demeure, devoit venir souper avec nous, amènerait quelques-uns de ses amis. Cependant il arriva tout seul; et j’eus avec lui une seconde conversation, dans laquelle je resserrai ses chaînes en exerçant sur lui tous les charmes de ma voix , je v eux dire en chantant les morceaux les plus tendres de nos pièces, desquels je lui faisois l’application en le regardant d’un air de langueur qui pénétrait jusqu’au fond de son âme.
Si ce seigneur prit plaisir à cet entretien, il n’en eut pas moins pendant le souper. Je lui fis cent minauderies pour irriter son ardeur; et je m’en acquittai avec tant de succès, qu il m’envoya le lendemain pour mille pistoles de vaisselle d'argent. I rois jours après on m’apporta de sa part deux habits de théâtre superbes. Que vous dirois-je cela ne finissoit point; c’étoit tous le-, jours quelque nouveau présent.
Tous ces dons, joints aux émoluments que nous tirions, mon époux et moi , de la comédie , qui , grâce à notre début, étoit alors fort fréquentée, nous mirent si bien dans nos affaires , que nous commençâmes à faire une figure plus brillante. Nous prîmes à notre service deux laquais et une femme de chambre; et je n allai plus au théâtre qu« dans un beau carrosse, dont j'étois maîtresse, et que je n’entretenois point.
D’abord que ce changement de décoration fut remarqué , il égaya les railleurs de la troupe, et fit bien des envieuses; mais on cessa bientôt d en parler, et 1 on s’y accoutuma. Pour moi, qui ne voyois là-dedans que du gracieux, j’imitois celles de mes camarades qui se trouvoient dans le même cas : bien loin d en avoir la moindre confusion, je bravois les caquets et les regards malins du public; et., dans le fond, s’il y avait du ridicule dans nos équipages, ce n’étoit pas sur nous qu il tomboit.
Je ne voyois plus qu’au théâtre les autres comédiennes, à l'exception de Manuela , qui faisoit comme moi rouler un carrosse de seigneur. Elle avoit pour amant don Garcie de Padul, gentilhomme grenadin , qui jouissoit d’un revenu considérable, qu'il mangeoit noblement avec elle. Cette fille rechercha mon amitié, et la gagna en me donnant la sienne. Nous nous liâmes si étroitement l'une à l’autre, qu’à peine étions-nous séparées, que nous brûlions d’impatience de nous revoir. Je ne sais si nous n'étions pas plus aises d'être ensemble qu’avec nos amants. Une si forte liaison fut cause que don Gracie et le comte cherchèrent à se connoître; et quand leur connoissance fut faite , nous formâmes tous
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quatre une société dans laquelle ou vit régner la gaieté, les plaisirs et la bonne chère. Nous soupions tous les soirs chez mon amie ou chez moi. Nous ne respirions (jiie la joie; et nous vivions tous si familièrement, qu on n'eût pu dire si c’étoient ces seigneurs qui descendoienl jusqu’à nous, ou si c’étoit nous qui nous élevions jusqu'à eux.
Tandis que nous menions une vie si agréable, je laisois ailleurs des malheureux : j'appelle ainsi quelques jeunes gens qui venoient tous les jours au théâtre pour me voir, et qui brûloient d’un feu caché, ou qui, s’ils me le laisoient voir, n’en tiroient aucun fruit. Parmi ceux-là, il y en avoit un qui se faisoit distinguer par sa naissance, et plus encore par son mérite personnel. C'étoit don Guttière d’Albunuelas, fils aîné du gouverneur de Grenade, et le plus beau cavalier de son temps. Il revenoit d’achever ses études à Salamanque. Il n’avoit plus de précepteur ni de gouverneur, et il commençoit à goûter le plaisir d’être maître de ses actions.
Ce jeune seigneur ne manquoit pas une comédie où je devois paroître. Comme un amant regarde autrement qu’un autre, il me fit remarquer sa passion dans ses yeux. Il se contenta long- temps de me lorgner et de m’applaudir sur la scène, soit par timidité, soit qu’il désespérât de supplanter un rival aussi redoutable que le comte de Cantillana. Il se lassa toutefois de garder le silence; et, ne pouvant se résoudre à parler, il prit le parti de me détailler ses souffrances dans une lettre qu'il eut l’adresse de me faire tenir secrètement, et à laquelle vous jugez bien que je ne fis aucune réponse. J affectai même, pour lui ôter toute espérance, de de
LE BACHELIER I)E SALAMANQUE, tourner rie lui. mes regards toutes les fois que le hasard me lit rencontrer les siens.
Tant de rigueur ne le rebuta point; et s’imaginant que les présents auroient plus de pouvoir sur moi ({ue son amour et sa bonne mine , il m’envoya un écrin, où y avoit pour plus de quatre mille pistoles en toutes sortes de pierreries, qu’il avoit trouvé le moyen de voler à madame la gouvernante, sa mère. Je consultai Bartolome sur la conduite ([lie je devois tenir dans une conjoncture si délicate. Vous n’avez qu’une chose à faire, me dit-il après avoir rêvé quelques moments, il faut sans différer renvoyer ces pierreries à don Guttière; nous nous perdrions tous deux infailliblement, si nous étions assez imprudents pour les garder. Madame la gouvernante, car je ne doute nullement qu'il ne les ait dérobées, ne tardera guère à s’apercevoir de ce vol; elle en recherchera l’auteur, et à force de perquisitions, le découvrira. Monsieur le gouverneur se mêlera de cette affaire; il voudra tout approfondir, et cela l’indisposera contre vous. Je ne crois pas, ajouta-t-il, qu’il soit nécessaire que je vous en dise davantage. Vous savez que les femmes de théâtre, quelques talents qu’elles puissent avoir, jouent gros jeu quand elles fâchent les personnes qui sont en place. Après le traitement que vous a fait le corrégidor de Séville, vous devez craindre ces messieurs-là.
Votre conseil est trop judicieux pour que je ne le suive pas, répondis-je à Bartolome. Je me suis représenté tous les inconvénients que vous venez de m’exposer, et je ne balance point à rendre les diamants; je suis même persuadée que cela fera le meilleur effet du